Essais: Nos ancêtres savaient-ils lire et écrire?

Ouvrage très savant (il s'agit d'une thèse de doctorat remaniée), L'Alphabétisation au Québec, 1660-1900 de Michel Verrette se lit néanmoins facilement et offre un passionnant point de vue sur un aspect mal connu de notre histoire. On pense souvent, en effet, que nos ancêtres ne savaient ni lire ni écrire et qu'au Québec, plus qu'ailleurs, l'analphabétisme était très répandu. Mais qu'en était-il vraiment?

Pour «prendre la mesure statistique du phénomène de développement de l'alphabétisation au Québec entre 1660 et 1899», l'historien Michel Verrette a mené une enquête ayant pour sources les registres paroissiaux de mariages «de 43 paroisses à très forte majorité rurale, plus la ville de Québec, qui compte 6 paroisses à la fin du XIXe siècle». Les signatures retrouvées (ou non) dans ces registres lui ont servi d'indicateur pour évaluer le niveau d'alphabétisation.


Ses conclusions sont les suivantes: pour la période qui va de 1660 à 1729, le taux d'alphabétisation se situe autour de 25 %; de 1730 à 1809, de 15 à 18 %; de 1810 à 1899, la remontée est constante pour atteindre, finalement, un taux de 75 %.


L'enquête fait également ressortir que, contrairement à ce que prétend la croyance populaire, les femmes d'ici n'étaient pas plus instruites que les hommes puisque «jamais, avant le milieu du XIXe siècle, les femmes n'atteignent le niveau d'alphabétisation des hommes». Les influences de la classe sociale (le groupe supérieur est plus alphabétisé que le groupe populaire), du groupe ethno-linguistique (les anglophones sont plus alphabétisés que les francophones) et du groupe religieux (les protestants sont plus alphabétisés que les catholiques) sont, elles, bien réelles. Aussi, si la géographie a peu d'influence, l'ancienneté de la colonisation entraîne toutefois des variations puisqu'on constate un retard dans les paroisses de colonisation récente.


Peut-on conclure, devant de tels résultats, à l'ignorance relative de nos ancêtres, à leur retard en matière d'alphabétisation? Selon Verrette, une telle conclusion n'est valable ni pour l'époque de la Nouvelle-France ni pour la période qui suit. Dans le premier cas, «on ne peut dire que ces gens sont ignorants compte tenu du niveau de développement de l'écrit en Occident» et, dans le deuxième cas, on peut affirmer que «le fait qu'à la fin du XIXe siècle le Québec a un taux d'alphabétisation légèrement inférieur aux grandes puissances d'Europe occidentale n'a rien de dramatique. À preuve, le Québec rattrape ce "retard" dès le début du XXe siècle et se classe aujourd'hui parmi les régions du monde ayant les plus hauts taux d'alphabétisation de la planète. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a plus de problèmes d'alphabétisation dans la population québécoise d'aujourd'hui». La Conquête n'aurait eu, d'après l'historien, que très peu d'influence sur le phénomène d'ensemble.


L'alphabétisation d'une société, évidemment, ne relève pas du miracle et le rôle du système scolaire est essentiel dans ce processus. Dans un excellent chapitre qui trace à gros traits l'évolution de l'école québécoise au XIXe siècle, Verrette résume les luttes qui ont opposé les libéraux aux ultramontains pour le contrôle de l'école, l'accord des deux camps sur la fonction de contrôle social exercée par l'éducation et l'attitude d'une population «dominée par un sentiment d'apathie envers l'éducation dont elle ne sait trop à quoi elle peut servir dans le contexte économique où elle vit». Plus loin, il rappelle les difficultés de l'entreprise éducative québécoise de l'époque, aux prises avec un personnel souvent incompétent, un manque d'écoles, de matériel pédagogique, et une fréquentation scolaire erratique. Tout cela pour bien illustrer que l'alphabétisation, dans nos parages et en ce temps-là, n'était pas une sinécure.


Admirable de clarté et de nuance (Verrette indique franchement qu'il «faut établir et accepter le caractère approximatif des résultats des recherches sur l'alphabétisation»), cet ouvrage ne néglige rien. L'historien y a inclus une lumineuse critique des sources, de passionnantes considérations sur l'histoire de la signature et une intéressante confrontation de ses résultats avec la thèse anthropologique d'Emmanuel Todd. Du travail de maître, malgré quelques malheureuses coquilles.





Lacoursière à l'essentiel


Les historiens québécois produisent beaucoup et publient, la plupart du temps, depuis quelques années surtout, des ouvrages de qualité. Cela dit, les livres savants, comme celui de Verrette par exemple, s'adressent surtout à des spécialistes ou à des amateurs particulièrement zélés et ne conviennent pas au grand public en quête de synthèses qui vont à l'essentiel. Que lire, en effet, quand l'histoire du Québec en général nous intéresse et que le temps de lecture nous est compté?


Accessible, L'Histoire populaire du Québec en quatre tomes de Jacques Lacoursière reste un peu fastidieuse. Essentiel et judicieusement enrichi depuis sa mise à jour récente, le Canada-Québec, 1534-2000 de Lacoursière, Provencher et Vaugeois demeure trop scolaire pour s'imposer comme lecture d'agrément. Original et iconoclaste, le Petit manuel d'histoire du Québec de Léandre Bergeron manque de rigueur et a mal vieilli. Efficace, la Brève histoire du Québec de Jean Hamelin remplit bien son rôle d'ouvrage de synthèse mais laisse quand même le lecteur sur sa faim.


Aussi faut-il se réjouir de la publication d'Une histoire du Québec racontée par Jacques Lacoursière, qui vient combler un manque à cet égard. Vulgarisateur efficace en totale maîtrise de sa matière, l'historien populaire offre enfin au grand public le compendium de qualité dont il avait besoin.


Déjà publiée dans un livre de luxe édité par Henri Rivard en 2001, cette Histoire du Québec condensée se lit d'une traite et parvient, malgré sa brièveté, à ne jamais négliger l'essentiel. De Jacques Cartier à Bernard Landry, Lacoursière s'efforce d'y conserver le ton le plus neutre possible, mais les faits mêmes l'obligent parfois à adopter une perspective nationaliste, qu'il maintient toutefois dans les limites de la prudence idéologique.


Les jeunes (et moins jeunes) Québécois d'aujourd'hui connaissent très mal leur histoire, qu'on ne leur a racontée que trop rapidement en quatrième secondaire, et cette ignorance les rend inaptes à leurs devoirs de citoyens en les exposant démunis à tous les préjugés de l'air du temps. La lecture du livre de Lacoursière, sans exiger un effort excessif de leur part puisque l'ensemble est bref et dynamique, pourrait leur permettre de découvrir le sens de notre aventure collective et les inciter à y participer consciencieusement.


Nous avons besoin d'historiens populaires afin que la conscience historique devienne l'affaire de la majorité de nos contemporains. Jacques Lacoursière en est un bon. Saluons-le et, surtout, lisons-le.


L'ALPHABƒTISATION AU QUƒBEC, 1660-1900


Michel Verrette


Éd. Septentrion


Sillery, 2002, 192 pages





UNE HISTOIRE DU QUƒBEC RACONTƒE PAR JACQUES LACOURSIéRE


Jacques Lacoursière


Éd. Septentrion


Sillery, 2002, 196 pages





Rectificatif


Dans ma chronique de la semaine dernière, il fallait lire que Léandre Bergeron «enfourche le douteux cheval de l'anarchisme terroiriste» et non celui de «l'anarchisme terroriste». La première monture, pour être contestable, n'en reste pas moins sympathique. La deuxième serait bien sûr absolument condamnable et ne concerne en rien les thèses de Bergeron.


louiscornellier@parroinfo.net