Débats sur l'école

Les débats sur l'école ne font pas rage seulement au Québec. En France, la discussion est tout aussi enflammée entre les réformateurs et les conservateurs et emprunte les mêmes accents alarmistes chez plusieurs. Puisque les enjeux de ce débat, sans être identiques dans les deux pays, se recoupent à plusieurs égards, il peut être instructif de jeter un regard sur la polémique scolaire à la française, qui a fait couler beaucoup d'encre cet automne.

Dans le camp des conservateurs, pour ne pas dire des réactionnaires, trône le philosophe Alain Finkielkraut, récemment interviewé dans nos pages par Antoine Robitaille. Dans La Querelle de l'école (Stock/Panama, 2007), un très stimulant recueil de débats publié sous sa direction, Finkielkraut donne la parole à plusieurs intervenants, mais défend aussi son point de vue avec fougue. Ses propos risquent de paraître hallucinants aux yeux de ceux qui se coltinent le geste pédagogique au quotidien. Finkielkraut, en effet, semble croire qu'il s'agit de tabler sur l'autorité des grandes oeuvres et du savoir du maître pour que la transmission ait lieu. Critique féroce de l'égalitarisme prôné, selon lui, par les pédagogues réformateurs, le philosophe chante les vertus de la méritocratie et abomine la sociologie critique de Pierre Bourdieu qui aurait «jeté la suspicion sur la culture légitime et sur son mode de transmission».

Finkielkraut a toutefois l'élégance, dans cet ouvrage, d'accueillir des contradicteurs. L'enseignant Philippe Choulet, par exemple, lui rappelle qu'y aller directement avec Racine risque de susciter, chez les élèves, une haine pour la littérature. Il préconise plutôt l'art du détour et avoue que «l'erreur que nous avons commise est d'avoir pensé le rapport à la littérature comme un rapport d'immédiateté, d'avoir prêté aux enfants un désir naturel pour cette littérature».

Le sociologue François Dubet, quant à lui, ne rejette pas totalement la sélection scolaire, mais ajoute qu'elle est illégitime si l'école n'offre pas à tous, aux plus faibles y compris, un minimum «qui leur permettra d'être des citoyens occupant honorablement leur place dans la société». Finkielkraut résiste même à cette proposition dans laquelle il perçoit un danger pour la culture générale.

L'enseignant Michel Leroux appartient lui aussi au camp des anti-réformateurs. Dans De l'élève à l'apprenant et autres pamphlets (de Fallois, 2007), il s'en prend essentiellement à un enseignement des lettres inspiré par les nouvelles méthodes pédagogiques. Il dénonce, notamment, «l'invasion des lettres par un jargon simplificateur» qui délaisse la «dimension existentielle» des oeuvres au profit d'une analyse des techniques d'écriture. Sur cet aspect précis du débat, même des tenants de l'approche réformatrice le rejoindront.

Meirieu fait de la résistance

Vilipendé par tous les conservateurs qui l'identifient comme la principale tête pensante du «pédagogisme», Philippe Meirieu refuse de voir sa pensée réduite à la caricature qu'en font ses adversaires. Défenseur acharné de la grande tradition pédagogique qu'il distingue d'une approche didactique jargonneuse, il réplique à ses contradicteurs dans des ouvrages à la fois rigoureux et lyriques qui opposent l'engagement et l'espoir au catastrophisme boudeur de Finkielkraut et consorts.

Dans Pédagogie: le devoir de résister (ESF, 2007), il dénonce une société infantile qui en appelle à la coercition scolaire. Il plaide en faveur d'une alliance entre la transmission et l'émancipation dans le processus pédagogique et affirme que «les anti-pédagogues font peser sur notre démocratie un terrible danger» en stigmatisant ce qu'ils appellent l'égalitarisme. «On rougit, écrit-il, d'avoir à rappeler que l'égalité n'est pas l'uniformité, que l'égalité devant l'instruction et l'accès de tous aux fondamentaux de la citoyenneté sont consubstantiels au projet démocratique. Que, dès lors que "le peuple fait la loi", chaque individu doit pouvoir comprendre le monde et ses enjeux.»

La force, la très grande force du pédagogue Philippe Meirieu, c'est sa capacité, dans l'esprit de la «nouvelle» pédagogie qui a déjà plus de cent ans, de se dédoubler, de se mettre à la place de l'élève, tout en lui enseignant, pour s'assurer de ne pas faire cours dans le vide. Pourquoi est-ce si difficile d'écrire?, un opuscule qu'il publie ces jours-ci chez Bayard, illustre brillamment cet esprit d'un renouveau pédagogique bien compris, une compréhension trop souvent absente autant chez les défenseurs de la réforme (j'exclus Inchauspé) que chez ses adversaires.

Pennac paternel

Chagrin d'école (Gallimard, 2007), le beau livre de Daniel Pennac sur la douleur du cancre que plusieurs s'arrachent ces jours-ci, a-t-il, malgré son caractère impressionniste, quelque chose à nous apprendre dans ce débat? Lisez son cri du coeur, inspiré par les propos d'un Finkielkraut qu'il pointe sans le nommer: «Honte à ceux qui font de la jeunesse la plus délaissée un objet fantasmatique de terreur nationale. Ils sont la lie d'une société sans honneur qui a perdu jusqu'au sentiment même de la paternité.» Appréciez une de ses conclusions: «Le gros handicap des professeurs tiendrait dans leur incapacité à s'imaginer ne sachant pas ce qu'ils savent.»

L'esprit pédagogique de Meirieu, de toute évidence, n'est pas loin. Il parle du «dialogue de l'enfant et des autres, de l'enfant et du monde», que l'appel simpliste à la transmission à l'ancienne ne saurait faire advenir comme par magie.

Collaborateur du Devoir

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