Carrefours: Un dieu nommé littérature

Quand le livre paraît, plusieurs visages se penchent sur son berceau — étranges fées, aux intérêts multiples, aux regards fouineurs: que va-t-il se passer, maintenant? Dans la petite foule de visages, on reconnaîtra, au premier rang, celui de l'auteur, anxieux, terrorisé, quêtant l'éloge comme un baume, redoutant le reproche qui l'achèvera, toujours puéril. Celui de l'éditeur, en apparence maître du jeu, néanmoins aux abois quant au sort qui sera fait à son rejeton. Celui du lecteur, intrigué, indifférent, impitoyablement sélectif. Celui du critique, du professeur, de l'étudiant, du libraire, du directeur de revue, de l'organisateur d'événements littéraires, du bibliothécaire, du membre d'un jury, du directeur de collection, de l'enfant, enchanté des histoires qu'on lui raconte et qui lira peut-être un jour assidûment, du journaliste, du lecteur encore, cette fois inconnu et à séduire, du fonctionnaire administrateur de programmes d'aide de l'État. Du pauvre en matière de culture littéraire, qui voudrait bien. Du mondain, qui ne veut que ça.

Cela fait beaucoup de personnes, n'est-ce pas, réunies autour d'un objet réputé plutôt confidentiel, par essence réservé aux amateurs. Ce n'est pas tout. Tout ce monde caquette à qui mieux mieux, souvent moins par savoir que pour conjurer, on dirait, le sommeil hors duquel le livre vient d'être tiré et où il ne doit surtout pas retomber.


De la foule monte donc un tapage de mots lancés, repris, trouvés, approximatifs ou savants, banals ou précis. C'est une écriture attentive au réel. La société du spectacle règne en maître. La névrose est le moteur de la création. C'est faire preuve d'une attitude de colonisés. Il n'y a pas de littérature sans plagiat. Le journalisme est une plaie. Etc.


Contre ces lieux communs mais aussi dans une tentative convaincante d'ordonner quelque peu le vivant, l'informe et le proliférant de la chose littéraire vient de paraître aux Presses universitaires de France un Dictionnaire du littéraire, sous la triple direction de Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala. Destiné a priori à tous ceux qui se pressent autour du berceau, l'objet n'est pas seulement d'approche séduisante, de manipulation simple et agréable. Il offre avant tout des qualités de synthèse et de clarté, combinées à une ouverture sur la diversité des modes d'expression de la littérature en français, que ce soit sur le plan formel ou géographique, qui devraient en faire très rapidement une référence dans toutes les bibliothèques, scolaires ou non.


D'abord un mot sur ses collaborateurs, au nombre de 110, de provenance si diversifiée que l'ouvrage ne peut d'aucune manière être soupçonné de parisianisme. On y trouve un fort contingent d'universitaires québécois, tous réputés dans leur spécialité (Jacques Michon sur l'édition, Michel Tétu sur les littératures francophones, Marie-Andrée Beaudet sur les littératures québécoise et canadienne-française, pour ne nommer que ceux-là), mais tout aussi nombreuses sont les contributions, tout compte fait, de Bruxelles, de Liège, de Lausanne, de Toronto, d'Oxford, de Varsovie, de Tel-Aviv, de Berne, ainsi que de plusieurs grandes villes universitaires hors Paris. La place singulière de l'université dans les pays non occidentaux où le français est présent explique sans doute à elle seule l'absence de collaborateurs du Maghreb, du Proche-Orient, de l'Asie du Sud-Est ou de l'Afrique subsaharienne. Ce qui n'empêche pas les sujets s'y rapportant d'être traités avec nuance et mesure. Aux entrées spécifiques de ces lieux géographiques s'ajoutent celles renvoyant aux notions ô combien périlleuses de Coloniale (littérature), Centre et périphérie, Exotisme, Exil.


Sur ces questions comme sur d'autres d'ordre esthétique ou relevant de l'histoire littéraire, le jeu des renvois, à la fin des articles, permet de baliser un parcours du coup rendu moins aléatoire. D'autres associations sont alors suggérées, traçant des cercles concentriques par lesquels le lecteur est invité à prendre la mesure de la complexité du fait littéraire.


C'est ainsi qu'on voudra croiser les entrées Exotisme et Édition pour mieux comprendre ce qui se joue dans l'acte éditorial francophone, dont Paris demeure le centre, même décrié, même affaibli. «L'éditeur fait des choix en fonction d'un projet d'entreprise, d'un public et d'une certaine conception des genres et de leur dignité», résume sobrement Jacques Michon à Édition. «L'exotisme ramène l'autre à soi, et il n'est donc pas nécessairement porteur de vérité», rappellent Michel Tétu et Anne-Marie Busque à Exotisme. «Dans les zones périphériques de la francophonie, le processus d'institution d'une littérature nationale se réalise dans un rapport conflictuel avec la littérature hexagonale et prend fréquemment un caractère programmatique, voire utopique», fait observer Lucie Robert à Institution.





Les bornes d'un domaine


Il va de soi que d'autres parcours seront empruntés avec profit. Il est plutôt piquant d'observer que les hasards de l'ordre alphabétique font s'ouvrir ce dictionnaire à l'entrée Absurde et le font se fermer à Vraisemblance, montrant bien par là quelles seraient les portes d'ivoire et de corne ouvrant sur le royaume de la littérature. Les poètes maudits, vous dira-t-on, ont d'abord été appelés crottés, et ce n'étaient pas eux-mêmes qui se désignaient ainsi, à la différence de leur progéniture romantique qui revendiquera le terme «maudits». Quant au mot «écriture», si galvaudé que, bientôt, même les coiffeurs l'emploieront pour signer leur coup de ciseau, il a bien pour père Roland Barthes, même si ses frères, issus de Tel Quel, se sont empressés de lui faire une descendance douteuse.


«Dissiper le flou des fausses évidences», tel est le programme que se sont fixé, entre autres considérations, les éditeurs de l'ouvrage. Ils ont atteint leur objectif en adoptant le mode de la synthèse et de l'état des lieux propre au genre. On appréciera la précision des termes, l'esprit de concision des auteurs, l'objectivité visée que vient colorer, çà et là, une formulation prudente. «Le Québec a affirmé son autonomie culturelle [...]», écrivent ainsi Benoît Denis et Rainer Grutman à Centre et périphérie. L'a-t-il réalisée pour autant? Rien n'est sûr. Et comment cette affirmation a-t-elle su ou non éviter le piège du repli sur soi et de l'autoréférence satisfaite, on n'en saura rien. Ce n'était sans doute pas le lieu d'un tel commentaire, qu'une perspective comparatiste, comme celle qui traverse cet ouvrage, aurait encore enrichi, on le suppose. Chaque fois, tout n'est donc pas dit, mais ce qui est dit servira de point de départ à la réflexion en permettant de clarifier les notions en cause — d'Érudition à Propriété littéraire, de Baroque à Figure, de Patristique à Internet. Des indications bibliographiques, arbitrairement réduites à cinq, complètent chaque entrée.


«La littérature aussi est un dieu», affirme Pierre Michon dans la très belle analogie qui sert d'accroche à l'entreprise et est reproduite fort à propos en quatrième de couverture, affirmant ainsi la primauté de l'écrivain sur l'analyse du fait littéraire: «Encore faut-il délimiter ses terres et ses temples, définir ses attributs, ses avatars, le divin qui s'appelle ici le littéraire.»


Ouvrir la statue, voir ce que le dieu a dans le ventre, ferait-il perdre la foi? Chaque jour, singulièrement, des écrivains montrent qu'une telle question est sans objet. Consciencieusement, avec bonheur, Le Dictionnaire du littéraire a cependant noté les réponses.