Littérature française - Des flèches, à toute volée

André Breton, sur les pas de Thomas de Quincey, vantait l'assassinat comme l'un des beaux-arts. Il favorisa ainsi une production de textes à l'humour noir. Cet humour-là visait, dit-on, à pacifier un sentiment de danger, la menace de violences imminentes. Il apaisait la peur et l'angoisse en les annihilant dans le rire. En imitant l'horrible, l'écrivain humoriste s'en sauvait par une pirouette subite. Et s'il avait paru céder au piège de la soumission, il revenait en force avec la subversion.

Éric Faye et Éric Chevillard sont deux écrivains de l'humour qui ferraillent du côté tranchant de l'épée. Sans être émules de Jarry, au rire cynique et révolté, ils lui doivent de s'attaquer à leur tour aux interdits. Au nom de quoi une société exclut-elle, exige-t-elle de la résignation et impose-t-elle compromis et mensonges? Ces livres proposent des stratagèmes de dénonciation et, en cassant les pots, ils font surgir des perles.

Faye la tension

Quelques nobles causesÉ est un recueil de neuf nouvelles absurdes dont deux, plus longues, comptent une trentaine de pages. Souvent écrites au je, elles n'en campent pas moins des personnages variés qui ont tous de sérieux problèmes avec la perception du réel.

Le premier est un auteur paranoïaque qui, halluciné, voit des insultes dans tout ce qu'il a écrit. Le second, directeur de renseignements généraux, reçoit des rapports pour le moins incongrus qui l'entraînent dans une valse de passeports jusqu'à une femme, et pas n'importe laquelle. Le troisième fait l'expérience d'un nouveau jour de la semaine, le neptédi, qui s'accordera à une curieuse pendule intérieure.

Les trois suivants vont successivement réclamer du temps perdu aux objets trouvés, remailler les fils d'un tissu urbain déchiré et explorer un trou noir derrière un vieux meuble. On se croirait dans les jeux labyrinthiques de l'enfance, face aux joies impromptues des rêves et aux peurs des passerelles brinquebalantes à franchir.

Quant aux trois autres, ils sont aussi loufoques — fous de lecture et de métonymies glissantes: l'un échangera un livre qui fuit, l'autre lira avec délice des pages aux mots manquants et le dernier se complaira dans les méandres invisibles d'un ultime rapport sur des civilisations éteintes...

Faye poursuit son travail de sape sur le temps, l'espace et les mots. L'espion voit du camouflage là où l'amateur de fiction distingue la métamorphose incongrue. Mais seul un oeil de poète retiendra la chimère et se réjouira des troubles identitaires chez ces farfelus, qui brouillent références et savoirs. Au lecteur de pouffer de rire, le temps d'apercevoir ce qu'une telle intériorité dévoile: l'impossibilité de vivre ici et maintenant.

Chevillard en boule

Du hérisson, onzième roman de Chevillard, marque une étape dans une oeuvre déjà fort solide. Ce saboteur vertigineux de l'esprit de sérieux dans le roman publie un avatar percutant de ses drôles de réflexions. Un hérisson en est le héros, figure emblématique et envahissante de l'écrivain attablé à son autobiographie.

Ce singulier tête-à-tête avec soi, perturbé par l'animal piquant dont la vue s'interpose et distrait la marche du raisonnement, a pour cible le narcissisme, la paresse et les clichés. Cette bête naïve et globuleuse sert d'appui à un vaste programme de nettoyage littéraire.

Comment parler de soi quand on mène une vie ordinaire qui ne cède rien aux facilités de l'époque? Comment déjouer les pièges du genre, s'offrir aux regards sans céder au spectacle, dire l'enfance sans la nostalgie ou la rancune coutumières? Pire, comment ne pas poser ces questions banales tout en les prenant au sérieux? Tel est le paradoxe que résout l'humour, cette pente intelligente qui, chez Samuel Beckett ou Thomas Bernhard, a mené la littérature sur des voies neuves.

Car Chevillard trouve une forme, en plus de mener son introspection à bien. En paragraphes courts et réguliers, coupés arbitrairement sans égard au souffle, il introduit des espaces de pensée qui permettent de respirer, de rebondir et de réfléchir — des «hectares de solitude». Fragments? Non, osselets démantelés, décombres, phrases explosées, accidents successifs de l'esprit en marche. Des zones vierges, on n'en eût pas soupçonné autant.

Chevillard en colère

Parler encore ou se taire? Chevillard est en colère. Ce je qui, chez lui, fait table rase, ne prône ni le suicide ni le superfétatoire. C'est à la vitesse de la pensée, à ses digressions, ses replis et ses cris qu'il confie l'irréparable geste: dresser ses mots, des mots qui ne sont pas du genre à endosser n'importe quoi. Des mots qui exigent un monde radicalement indépendant.

Ce Chevillard, en peau de hérisson, harponne chaque mot de la tribu. Il est armé d'un vacuum extractor, une sorte de siphon qui nettoie les mauvaises intentions littéraires. Aspiration! Sous cette image adolescente et naïve se dégage la magie du désert, où un cerveau plus mûr discerne des existences libres et paisibles. Finies, les minuscules prisons desquelles les écrivains captifs ne sortent même pas en promenade.

À qui ne reconnaîtra pas la satire d'une littérature bien-pensante, égocentrique et bavarde, celles des «écrivains-tripiers», il faut recommander une cure d'amaigrissement. «Tout se passe dedans. Il s'évade par l'intérieur. Il creuse en lui un tunnel vers la sortie»; le hérisson en boule se retranche par des replis successifs sur sa propre sphère. Dans sa forteresse de piquants, le quidam peut commencer à mettre en ordre le puzzle de son crâne. Il aperçoit l'essentiel: «Blaise Pascal, Emmanuel Pascal, Karl Pascal, Arthur Pascal, Friedrich Pascal, Sigmund Pascal, Martin Pascal»... et s'il reste un travail de gomme, avouez que c'est désormais plus simple.

QUELQUES NOBLES CAUSES POUR RƒBELLIONS EN PANNE
Éric Faye
José Corti
Paris, 2002, 149 pages



DU HƒRISSON
Éric Chevillard
Éditions de Minuit
Paris, 2002, 252 pages