Le Christ est moderne

Toutefois, précise-t-il, attention: si on peut dire du message du Christ qu'il est moderne, il n'en va pas de même des agissements de l'Église dans l'histoire qui vont plutôt dans le sens d'une «inversion radicale des valeurs évangéliques». Reprenant une argumentation de Kierkegaard, Lenoir va même jusqu'à affirmer que, «parce qu'elle maintient l'illusion que son discours et ses pratiques sont ceux du christianisme, alors qu'il n'en est rien, l'Église rend le véritable christianisme inaccessible aux hommes, elle le dissimule». Elle a, nuance-t-il, bien veillé à la transmission du message à travers l'histoire, mais elle n'a pas souvent su le mettre en pratique.

La perspective de Lenoir n'est pas théologique (ou croyante), mais philosophique. Pour lui, ce qui compte, au premier chef, c'est ce que disent les textes évangéliques «tels qu'ils existent et l'influence qu'ils ont eue dans l'histoire». S'il insiste, au passage, sur «la certitude de l'existence historique de Jésus» en présentant les preuves classiques à l'appui, Lenoir entend surtout lire les Évangiles comme il lit Platon. «Nul ne saura jamais, explique-t-il, ce qu'a dit vraiment Socrate, mais ce que Platon lui fait dire dans ses Dialogues constitue un enseignement d'une grande profondeur.»

Ainsi, donc, du message du Christ. Il contient, écrit Lenoir, une spiritualité qui bouscule les institutions religieuses en relativisant les signes extérieurs du culte au profit d'une pratique intérieure, situe l'essentiel dans l'amour du prochain et annonce que la grâce est du côté des humbles. Sur le plan éthique, et Lenoir le montre avec force, le message christique prône, dans une société où cela est impensable, l'égalité de tous, la liberté individuelle, l'émancipation de la femme, la justice sociale, la séparation des pouvoirs, la non-violence et le pardon et la reconnaissance de la personne humaine comme sujet autonome. La modernité, quoi, mais en lien avec une transcendance. C'est par fidélité à ce message subversif, et non pour racheter nos péchés, qu'il acceptera la mort.

Or, si le Christ est moderne, l'Église catholique, elle, devenue représentante de la religion principale de l'empire romain en 313, ne le sera pas et contredira le message de son inspirateur en entretenant la confusion entre les pouvoirs politique et religieux, particulièrement à l'époque de l'Inquisition. Des catholiques contestataires se rebifferont, mais il faut attendre la naissance de l'humanisme, à la Renaissance et en réaction aux abus de l'Église, pour assister au retour en force des principes évangéliques.

Avec Pétrarque et sa défense de l'intériorité, avec Pic de la Mirandole et son éloge de la liberté et de la raison, avec, plus tard, Descartes qui sépare foi et raison et avec, au moment des Lumières, Kant qui conserve Dieu mais conteste «la prétention des Églises à subordonner la connaissance rationnelle aux Écritures et au magistère», le message du Christ est réactivé, mais hors de l'Église et sous une forme de plus en plus laïcisée. Le processus est fascinant: c'est contre l'Église que naît la modernité, mais en référence à l'éthique christique. Religion de la sortie de la religion, comme l'exprime Marcel Gauchet. Si la modernité, ajoute Lenoir, est advenue en Occident, c'est à cause du christianisme.

D'où l'on peut comprendre, et c'est le génie de ce pénétrant et accessible ouvrage de le démontrer, qu'il n'est nul besoin d'être croyant pour reconnaître la valeur inestimable du christianisme et pour être, d'une certaine manière, chrétien. Il suffit d'être, au noble sens du terme, vraiment moderne, ce que l'Église actuelle ne parvient pas encore à accepter.

louisco@sympatico.ca

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Le Christ philosophe

Frédéric Lenoir

Plon

Paris, 2007, 312 pages
4 commentaires
  • Paul-André Sansregret - Abonné 7 janvier 2008 07 h 21

    Leçon de méfiance

    Ce qui démontre élogieusement, à mes yeux, qu'il faut se méfier de toute institution, organisation (dont TOUS NOS GOUVERNEMENTS) qui, avec des propos et des gestes supposément démocratiques..., recherche que LE POUVOIR DE CONTRÔLER LEURS PAIRS aux seuls profits de quelques uns.

  • Yvon - Inscrit 7 janvier 2008 08 h 01

    Comprendre, c'est apprendre.

    De Paolo Cortesi, mort un peu avant, paraît son « de cardinalatu » en 1510. C'est un texte à lire pour comprendre effectivement que le catholicisme est une usurpation du christianisme. Historiquement, on va finir par s'en apercevoir. Nous avons aussi d'un des plus imminents phénoménologues contemporains décédé depuis peu (2002) Michel Henry, son « C'est moi la vérité, Pour une philosophie du christianisme». Magistral et exemplaire texte écrit par un spécialiste du marxisme (1976) et de la psychanalyse (1985) entre autres mais surtout de la phénoménologie, « L'essence de la manifestation » (1990). On ne pourrait pas mieux conseiller aussi le « Zorn und Zeit » (Colère et Temps. 2007) de Peter Sloterdijk sur la gestion de la colère ou du ressentiment. Étude flamboyante et qui, j'en suis certain, serait en bonne compagnie avec le texte de Frédéric Lenoir. On n'est pas sur que seule la modernité soit advenue en Occident à cause du christianisme. La Renaissance a bien montré que le greco-latin joua un rôle non négligeable à ce sujet aussi. Que les études politiques de Shmuel Trigano et Louis Dumont (continuateur de Marcel Mauss) nous montrent aussi d'autres pistes. Ces références sont là pour indiquer que nous nous devons une certaine prudence afin de ne pas croire que seule le christianisme serait père de toutes choses. Il n'y a que des interprétations du christianisme qui ouvrirent le chemin vers la modernité non le christianisme en soi de Jésus qui n'existait pas en réalité de son vivant. C'est le cheminement généalogique qui compte. Merci pour ce bel article et pour la référence.

  • Roland Berger - Inscrit 7 janvier 2008 17 h 31

    Paul et Staline

    Bien oui, les idéaux d'un Jésus qui a ou n'a pas existé ont été trahis par Paul, qui les a utilisés pour fonder une religion qui s'est empressée de coucher avec le pouvoir. Comme les idéaux des penseurs de la révolution russe ont été trahis par un Staline, qui a bel et bien existé, et qui s'est servi du pouvoir des ouvriers pour tuer dans l'oeuf l'idée du communisme, d'inspiration évidemment chrétienne. Merci à Cornellier et Lenoir !
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Maurice Monette - Inscrit 7 janvier 2008 21 h 02

    Les religions ne sont que des inventions humaines...

    Les RELIGIONS ne sont que des INVENTIONS humaines pour avoir l'impression de contrôler des MASSES et s'en estimer PUISSANTS. Donc, bien que JÉSUS le NAZARÉEN ait vraiment été présent ICI-BAS, il y a un peu plus de 2000 ans, à cette ÉPOQUE où la TERRE entreprenait un nouveau CYCLE de la même amplitude, l'ÈRE du POISSON, son MESSAGE de vivre par et pour un AMOUR FRATERNEL de nos PROCHES et moins proches venait en COMPÉTITION avec les principes de VIOLENCE pour RÉGNER que la CASTE ROMAINE véhiculait.

    Donc, cette CASTE a fomentée une PASSION au bout de LAQUELLE ce Jésus fut crucifié et laissé pour mort mais, il n'en était rien. Ses PROCHES s'en rendirent compte au pied de la croix sur laquelle IL était suplicié et LE firent mettre au sépulcre duquel IL fut sorti après trois jours, en laissant croire qu'IL était ressuscité. Mais, le CLAN ROMAIN convertit cette défaite de leur part en RÉSURRECTION MIRACULEUSE et ce MYTHE pris l'AMPLEUR telle que citée dans l'Article de Monsieur Cornellier.

    Plein de livres ont été écrits sur cette ARNAQUE fomentée par les ROMAINS et la VIE de JÉSUS le NAZARÉEN après sa soit-disante résurrection. À titre d'OUVRAGES de RÉFÉRENCES, je recommande la lecture de toutes les oeuvres de Monsieur GÉRALD MESSADIÉ sur ce SUJET particulier.

    Maintenant, comme NOUS sommes au DÉBUT d'un NOUVEAU CYCLE CÉLESTE d'environ 2000 ans qu'on désignent comme étant l'ÈRE du VERSEAU, un PERSONNAGE de la même trempe que ce Jésus le Nazaréen est sensé venir ICI-BAS, afin de tenter une NOUVELLE FOIS de faire comprendre les PRINCIPES de l'incarnation de l'esprit ou âme, pour accroître la MATURITÉ de celui-ci / celle-ci.

    Alors, on devraient cessé de confondre DIEU, l'ÉNERGIE DIVINE de LAQUELLE NOUS sommes tous et toutes tributaires, et le MESSAGER qu'a été Jésus le NAZARÉEN.