Une révolution signée Beauvoir

Simone de Beauvoir se promène avec Jean-Paul Sartre sur la plage de Copacabana, à Rio de Janeiro, au Brésil, le 21 septembre 1960.
Photo: Archives Agence France-Presse Simone de Beauvoir se promène avec Jean-Paul Sartre sur la plage de Copacabana, à Rio de Janeiro, au Brésil, le 21 septembre 1960.
Elle a eu ses succès, ses critiques. Elle a bousculé des dogmes, fait plein usage de sa liberté, profondément modifié la perception que les femmes avaient d’elles-mêmes et de leurs possibilités. Avec son compagnon de toujours, Jean-Paul Sartre, elle a fait de l’engagement politique une priorité. Il y a bientôt cent ans, soit le 9 janvier 1908, naissait, à quatre heures du matin, boulevard de Montparnasse, à Paris, une petite fille nommée Simone de Beauvoir, qui sera ensuite affectueusement surnommée le Castor. Aujourd’hui encore, son oeuvre, et particulièrement son essai controversé, Le Deuxième Sexe, publié en 1949, proposant une lecture radicalement nouvelle de la condition de la femme, est une référence dans le monde des idées.

« On ne naît pas femme, on le devient. » C’est l’une des citations les plus connues de Beauvoir, qui disait d’ailleurs que sa mère lui répétait volontiers, lorsqu’elle était enfant : « Une jeune fille a deux amies, sa mère et son aiguille. » Cette citation illustre bien le propos du Deuxième Sexe, qui analyse en profondeur les fondements historiques et sociaux de la condition féminine. Pour mener son analyse, la femme de lettres n’a reculé devant aucun tabou. Après avoir dressé un triste tableau du destin féminin, que la femme aborde « blessée, inquiète, coupable », Beauvoir aborde sans détour le thème de la sexualité, dans laquelle la femme se soumet souvent, en premier lieu, aux diktats masculins, définissant d’abord et avant tout l’érotisme à travers le regard mâle.

« Et c’est souvent au moment où elles cessent d’être désirables que les femmes, enfin entraînées par un long apprentissage, se décident à assumer leurs désirs », écrit Françoise d’Eaubonne, amie de Beauvoir, qui analyse son oeuvre dans l’ouvrage Une femme nommée Castor, mon amie, aux Éditions Encre.

À une époque où le mouvement féministe est encore pratiquement inexistant, Simone de Beauvoir s’attaque à l’institution du mariage, survivance des sociétés patriarcales, défend l’homosexualité, qui n’est, dit-elle, pas plus « une perversion délibérée qu’une malédiction fatale », et défendra aussi plus tard intensément le droit à l’avortement.

Faut-il s’étonner que, dès sa parution, Le Deuxième Sexe ait été mis à l’index par le clergé québécois et qu’il le soit demeuré jusqu’en 1960 ?

Un impact énorme
On trouve d’ailleurs aujourd’hui sur YouTube une entrevue de 40 minutes menée le 13 novembre 1959 par Wilfrid Lemoine avec la sulfureuse Simone de Beauvoir. Au cours de cette entrevue, Simone de Beauvoir explique la pensée existentialiste qu’elle partage avec Jean-Paul Sartre. Elle dénonce le mariage obligatoire, qui, lorsque les conjoints ne partagent plus rien « dans leur coeur ou dans leur chair », lui semble « dégoûtant » et proche de « la prostitution ». Elle y affirme aussi n’avoir aucune raison de croire en Dieu.

À l’époque, l’entrevue a été censurée par la direction de Radio-Canada, sous les pressions de l’archevêché, et n’a pas été diffusée au moment de son enregistrement. En fait, la diffusion de l’entrevue n’a été programmée qu’au moment de la mort de Beauvoir, en avril 1986. Mais elle a finalement été bousculée par les éliminatoires de hockey, et le public québécois n’a pu en voir alors qu’un extrait.

On le sait, le mouvement féministe a pourtant, malgré tout, trouvé au Québec, sans doute plus qu’en France, un terreau propice à son épanouissement. Et il y a ici, à Montréal, un Institut Simone de Beauvoir, fondé à l’université Concordia en 1978 avec la bénédiction de l’intéressée, consacré à l’étude et à l’enseignement de la condition féminine et du rapport entre les sexes, ainsi qu’à l’éducation populaire, au soutien de groupes de femmes et de groupes communautaires.

« Son impact est absolument énorme, dit Viviane Namaste, directrice par intérim de l’institut. Dans les universités, les gens lisaient son travail […] mais aussi suivaient ses actions politiques. Simone de Beauvoir n’était pas seulement une théoricienne dans sa tour d’ivoire. C’est quelqu’un qui voulait changer le monde en même temps. »

Dans l’entrevue accordée à Wilfrid Lemoine en 1959, Beauvoir explique très clairement la position existentialiste. « Nous sommes souvent près du communisme, souvent assez loin », dit-elle, précisant que ce sont là par ailleurs deux approches matérialistes de la vie, qui refusent la métaphysique. Les existentialistes s’intéressent à la nécessité pour l’homme d’assouvir ses besoins.

« Mon devoir d’intellectuelle est de protester contre tout ce qui opprime l’homme », dit-elle, citant au premier chef la guerre d’Algérie, qui fait rage à cette époque et à laquelle elle s’oppose farouchement.

Conscience de l'autre
Selon Viviane Namaste, Simone de Beauvoir avait ainsi une profonde conscience de l’autre, et cette approche serait utile aujourd’hui, en ces temps de débats sur les accommodements raisonnables et le port du voile, notamment en France. Selon Louise Dupré, écrivaine, professeure de littérature à l’Université du Québec à Montréal et membre de l’Institut de recherches et d’études féministes, l’oeuvre de fiction de Simone de Beauvoir, moins connue que ses essais, est également appelée à rester.

« Ce que j’aime beaucoup chez elle et qui m’a influencée, c’est que, si elle est aussi une théoricienne, dans son oeuvre de fiction elle n’a jamais voulu défendre ses idées. Elle n’a pas mis en scène des militantes héroïques. Elle disait que, si la littérature doit être engagée, elle ne doit pas être militante », dit-elle.

Le premier roman de Simone de Beauvoir, L’Invitée, est paru en 1943. Beauvoir a par ailleurs remporté le prix Goncourt en 1954 pour son roman Les Mandarins. Son oeuvre autobiographique, qui regroupe plusieurs ouvrages, à partir des Mémoires d’une jeune fille rangée, est imposante.

À l’occasion du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir, les Éditions Taillandier ont fait paraître cet automne un recueil d’essais intitulé Beauvoir dans tous ses états, d’Ingrid Galster. On y interroge notamment sa relation avec Sartre, ses activités controversées sous l’Occupation et sa réception posthume. Plus tard cette année, les Éditions Gallimard feront paraître L’Existentialisme et la sagesse des nations, de Simone de Beauvoir, ainsi que ses Cahiers de jeunesse. Danielle Sallenave signera par ailleurs un livre sur l’intellectuelle intitulé Castor de guerre.

À voir en vidéo