Roman américain - Mailer entre l'échec et le feu

Un roman raté peut-il dégager de la lumière et de la chaleur? Oui, si la source en est inouïe. Avant de disparaître, l'auteur disait qu'il croyait en «un dieu existentiel... pas tout-puissant ni nécessairement bon», un dieu «qui faisait face à un adversaire déterminé, bien plus grand que lui». L'adversaire dont il parlait, c'était le diable. Norman Mailer, mort le 10 novembre dernier, concluait: «Les racines de mon livre sont là.»

Malgré un style monotone, une intrigue dérisoire, des digressions inexcusables, un manque criant de force symbolique, Un château en forêt mérite d'être lu par quiconque pense que la littérature vaut plus qu'un simple plaisir. Lire le roman de Mailer est une épreuve salutaire.

Il s'agit du récit de la première étape de la vie d'Adolf Hitler, de sa naissance en 1889 jusqu'à ses masturbations dans les bois au seuil du XXe siècle. Celui que l'omniscient Dieter, le narrateur contemporain des faits, appelle à la fois «l'homme le plus mystérieux de ce siècle» et «la bête sauvage» de la même période ne laisse pas indifférent.

Dieter se présente comme un démon au service de Satan. Son chef est le «Maestro» qui enveloppe de son inaudible musique le monde et, en particulier, l'Autriche, terre natale de Hitler.

Surnommé DT, Dieter déclare habiter aujourd'hui un «étrange pays, l'Amérique». Dans l'épilogue du roman, il signale qu'en 1945, après la chute du Troisième Reich et le suicide de Hitler, le Maestro a établi ses troupes infernales aux États-Unis.

Ces détails troublants risquent de passer inaperçus. Mais ils rallument le feu terrible qui couve sous la cendre de l'échec romanesque: le feu de l'art robuste et lapidaire du Mailer de Pourquoi sommes-nous au Vietnam? (1967) et des Armées de la nuit (1968).

Le narrateur insiste: l'anus «minuscule et scintillant» de bébé Hitler «est aussi immaculé qu'une opale». Voilà un autre détail évocateur. L'oeil magique, caché entre les fesses roses du petit homme, couvrira le monde des excréments du mystère.

À la fin de sa vie, à 84 ans, Mailer réfutait la thèse de Hannah Arendt sur la banalité du mal hitlérien. À Staline, l'assassin politique inspiré par la raison d'État, il opposait Hitler, l'exterminateur mystique animé par une puissance surhumaine. Le raisonnement audacieux du vieil écrivain américain se défendait. «Hitler est une métaphore, expliquait-il. Il tuait comme un poète... Pour lui, tuer les Juifs était plus important que de gagner la guerre.»

Mais le grand-père paternel du dictateur n'aurait-il pas été le patron juif d'une servante catholique, la grand-mère, qu'il aurait engrossée hors des liens du mariage? Dieter ne s'attarde guère à cette rumeur. Quant à Mailer, il la répudiait dans les commentaires qu'il faisait sur le roman. Troublante à première vue, la rumeur devient futile si on l'examine de près. On ne peut présumer le caractère masochiste du racisme démentiel de Hitler en invoquant la race hypothétique de certains de ses ascendants sans jouer son horrible jeu.

Le roman met l'accent sur l'odeur nauséabonde et maléfique de l'inceste qui plane sur la naissance du petit Adolf. Interrogé là-dessus, Mailer répondait: «Le père de Hitler, Alois, a épousé une femme dont on sait qu'elle était sa nièce et dont on peut redouter qu'elle n'ait été sa fille.» Par sa sobriété, cette seule phrase suggère plus l'énigme de l'origine de Hitler que ne le fait Un château en forêt.

Que le Führer soit «le fils du Diable», c'est au fond la seule conviction de Mailer, mais le roman ne l'exprime pas avec assez d'art et de profondeur pour éviter le ridicule. L'écrivain transforme Hitler en pantin d'un Satan folklorique.

Avant de mourir, Mailer affirmait sa foi en «un dieu existentiel» soumis à la finitude humaine. Pourquoi n'a-t-il pas imaginé le diable hitlérien comme un être surnaturel de la même petitesse et de la même obscurité? Ce choix aurait été judicieux. À la lecture du roman, le feu qui restait chez Mailer aurait alors pu faire oublier la vieillesse, cet échec sournois auquel, à moins d'une mort prématurée, nul d'entre nous ne saurait échapper.

Collaborateur du Devoir

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UN CHÂTEAU EN FORÊT

Norman Mailer

Plon

Paris, 2007, 468 pages

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