Qui-vive en son château?

Si la disparition de Julien Gracq, dont la pensée incisive et la liberté inouïe ont marqué la seconde moitié du XXe siècle, laisse les lettres en deuil, son oeuvre est complète. Critique intransigeant, d’une fidélité absolue à ses amis — les pages qu’il consacre à André Breton, en 1948, n’ont rien perdu de leur éclat —, cet élève de l’éveilleur philosophe Alain fut un esprit aussi courtois que brillant, hostile aux prix littéraires comme à la gloire médiatique. Il défendit sereinement sa volonté d’une paix recueillie et discrète.

Avec quelle simplicité il refusait de commenter et de relire Le Rivage des Syrtes, génial roman paru en 1951, qui lui valut un Goncourt qu’il refusa! Aucun roman à ce jour n’a réussi à transfuser, par contagion, l’attente dont il s’est fait l’orfèvre. Ce livre de guerre latente, de guets et d’ombres, d’amours déliquescentes et magiques, d’eaux faussement tranquilles, d’interdits bravés et de décadence annoncée, est l’écrin d’une langue admirable, toutes sensations et toute géographie suspendues.

Après Un balcon en forêt, en 1958, inspiré par la guerre, il donnait une pierre semi-précieuse, La Presqu’île, en 1967, récit métissé de fiction, d’une facture si précise qu’on en suit chaque méandre dans la géographie bretonne, une fois sur place. Le roman qu’il prévoyait en 1953 avait avorté, mais entre fuite et rendez-vous, il faisait entendre la rumeur de la quête, dont la dernière phrase d’un personnage sertissait un silence définitif: «Comment la rejoindre? pensait-il, désorienté.»

Des essais critiques, dont Préférences (1961), En lisant en écrivant (1980), Carnets du grand chemin (1992), tous fantaisistes, personnels, stimulants et imprévisibles, allaient abonder. Avec sa clarté tranchante, il exécutait les comètes à éclipse, pour envoyer dans sa coulée fluide les Rimbaud et autres rénovateurs de Graal en un juste coup d’archet.

Désinvolte liberté
Son oeuvre a connu une diffusion de plus en plus sûre, dans La Pléiade, chez Gallimard, et chez Corti, son éditeur. Refusant l’édition de poche, il ne craignait pas de court-circuiter la machine à doper les ventes, affirmant après Stendhal, qu’il honora toujours, la nature élective des affinités qui unissent les gens de lettres aux «grands intercesseurs».

Plaire, il n’en avait cure. Défendre un idéal, il s’y adonna jusqu’au bout de ses 97 ans. «Je professe que les écrivains ne sont que leurs livres, et peuvent assez rarement apporter beaucoup plus», m’écrivait-il après l’article du 27 juillet 2002, jour de son anniversaire, que Le Devoir publia de ma visite à Saint-Florent, Les Eaux étroites en main. «Les lieux ont su vous parler pour moi, et je vous devrai certainement un contact plus concret avec un public canadien, lointain, mais qui me tient à coeur.»

Une grande émotion s’attache au nom de cet écrivain majeur, découvert quant à moi étudiante, il y a trente ans. Il ne m’a pas quittée, m’a formée. Dire combien sa route a tracé de lignes nettes à la lectrice de ses pages, c’est ajouter aux célébrations convergentes l’admiration éperdue qui fuse ces jours-ci de toutes parts.
Sa pensée vive de sources bruissantes, sa langue d’une richesse éblouissante, son exigence à vous couper le souffle créaient en vous un appel au miracle de la vie. De loin il préférait la littérature à l’existence plate, bien qu’il ne fût ni misanthrope ni hautain. Sa vie privée semblait transparente, rythmée depuis des lustres par les marées de la Loire, au pied de sa haute maison ancestrale.

Au château d’Argol (1938) et Un beau ténébreux (1945), marqués par le romantisme allemand et le nervalisme, se muèrent en un surréalisme onirique, inspiré par le tempo de la marche, la connaissance en expansion et le grand air revigorant. C’est peu dire qu’il privilégiait les ambiances âpres et envoûtantes, le faste d’une puissance sentie dans les lieux, le passé, le paysage et les traits d’un visage, d’une silhouette, d’un sujet. Il pratiquait les effets de levier.

Ses réflexions sur les livres résonnent sur différents claviers en chaque page. Jamais éclectique mais musical, incorporant la mémoire, les pressentiments, les embranchements de la pensée aux lectures effectives, il a su instiller l’intensité de son intelligence dans celles qui découvrent et comprennent la richesse du monde avant que de la formuler. Il a partagé ses lectures en mouvement de la littérature, sans rompre l’harmonie indivise des sens multiples ni ôter leur richesse jouissive aux grands romans.

Quand certains ignorants se gaussent de la fin des lettres françaises, il suffit d’ouvrir n’importe quel livre de Gracq, ce maître contemporain aux humeurs impitoyables, pour se laver de telles bassesses arrogantes. Nul mieux que lui n’a fustigé les frigidités, les gaspillages, la sottise: «Un monde bien pire qu’un monde d’objets inertes: un monde de batteries déchargées.»

L’inassouvissement qui ébranle n’a cessé pour lui d’être l’art suprême: «Quel écrivain n’a rêvé de rompre son attache avec la contingence du monde — d’effacer son commencement?» Le roman était pour lui «un insatiable consommateur d’énergie», «un magnétisme directeur». Somme de blocages rythmés et de libertés apparentées au rêve, langage tiré du néant, «muette apparition» sous un porte-plume, le roman fut sous le sien si bien défendu que Breton fit pour lui amende honorable après avoir honni le genre.

Gracq est un poseur d’énigmes, qui a trouvé sa place dans le fondu enchaîné de la littérature. Son acte d’écrire et de lire, vases communicants, laisse une oeuvre en soi immense, espace dramatique ouvert, repos pour l’intelligence, film intérieur et phare. Sa prose subtile, peu ou prou solitaire, possède une substance qui se renouvelle à chaque lecture, une fin sans cesse désenclavée, un rôle catalyseur. La perspective de sa disparition comme homme est réversible comme art: son effervescence radicale, singulière, revêt une grâce susceptible, dans l’univers inépuisable de la littérature, de vous «ramener au bercail».

Collaboratrice du Devoir

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