Roman - Les poreuses frontières du réel

Depuis son premier roman, Du lieu des voyages, paru à L'Hexagone en 1983, France Ducasse n'a cessé d'inspirer les critiques de son oeuvre, qui ont vu en celle-ci une maîtrise surprenante de l'écriture romanesque, cette forme qu'enrichit depuis vingt ans l'auteure pour cerner les contours d'une vie baignée par le rêve. Dans La Vieille du vieux, son cinquième roman publié récemment aux Herbes rouges, la romancière renoue avec une écriture du mystère, forgée à même le souvenir, le conte et le merveilleux.

Rue Ferland, dans le Vieux-Québec, vivent deux créatures dont les traits ressemblent à ceux de personnages de contes bien plus qu'aux formes — physique et mentales — humaines: une vieille, très vieille femme, portant le nom d'Octavia Delamanon, habitant, depuis la naissance du quartier semble-t-il, une maison plusieurs fois centenaire; puis son voisin, Jean-Cri, homme introverti à l'extrême, qui déambule jour et nuit dans les rues de la ville vêtu d'oripeaux usés à la corde, parlant à un interlocuteur imaginaire, sinon à lui-même. Étrangement, ils passeront des années à s'observer d'une fenêtre à l'autre, sans oser se parler. Puis un jour, à la suite d'un événement anodin, ils entameront une conversation futile, qui scellera pourtant le début d'une longue et intense complicité.

Amalgame de dialogues, de contes et de digressions puisées à même les registres du merveilleux, La Vieille du vieux est un périple à travers l'imaginaire d'une aïeule qui a décidé de fonder sa propre éternité sur les assises du conte. Ainsi passe-t-elle ses longues journées à mettre au monde et à élever des êtres d'ombre, de vent et de sommeil, qui pour elle sont aussi vivants que toute créature terrestre. «Bien que nous soyons vigilants, des choses nous échappent», lance-t-elle à Jean-Cri comme une formule magique qui serait, en même temps, un présage des mondes parallèles qui lui seront accessibles s'il accepte de pénétrer son univers fantasmagorique. Quête qu'il entreprendra non sans un certain scepticisme, avant que de renoncer, comme sa guide, à voir les choses sous le prisme unidimensionnel de la réalité. «Il a suffi que Jean-Cri entrevoie une ombre pour que les rêves parlent, les portes s'ouvrent, les murs s'écartent, les armoires se confient.»

À mi-chemin entre le roman et le récit, tirant simultanément les ficelles de l'intime et du fantastique, l'ouvrage de Ducasse ne manquera pas de déconcerter les amateurs de narrations linéaires et perdra peut-être l'intérêt des lecteurs davantage intrigués par la vie matérielle, palpable, que par ses filiations avec les sphères de l'imaginaire et du surnaturel. Évoquant les dispositions de sa protagoniste, la romancière rappelle en épilogue que «refaire le monde est une tentation bien futile pour qui a beaucoup rêvé». Comme s'il importait d'habiter le monde entièrement — en terres civilisées mais aussi dans ses confins les plus obscurs — plutôt que de tenter d'en reformuler l'essence avant que de l'avoir saisie.

LA VIEILLE DU VIEUX
France Ducasse
Les Herbes rouges
Montréal, 2002, 158 pages