Impunité

Se retrouvant confronté au bourreau qui a exterminé sa famille en Haïti il y a quarante ans, Antoine Guibert se trouve emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire. Les blessures sont toujours aussi vives. La mémoire veille, brûlante.

Huis clos

Un coin perdu du sud de la France entre la mer et la montagne. Silhouettes de pins parasols et de chênes trapus. Un bouquet de senteurs, mélange capiteux de thym sauvage, de romarin et de genêts. «Paix et silence, ici, ne sont qu'illusion; le silence est habité par une clameur douloureuse.» Troublant paradoxe de la beauté et de l'horreur se côtoyant si intimement.

Son costume de scène a des reflets verdâtres. Rosa Bosquet, 72 ans, tortionnaire sous Duvalier, père et fils, vit dans une luxueuse résidence. Impotente, elle ne quitte plus sa chambre. Antoine, homme de lettres, se présente comme infirmier. Il est accueilli par Laura, qui vit aux côtés de la criminelle et lui voue une haine sans nom. Combien de fois Antoine a-t-il rêvé de cette rencontre? Il pense d'abord à éliminer Rosa, à la faire expier pour tous les tortionnaires de la terre. Il a galéré pour la retrouver, il a mis sa vie entre parenthèses pour la chercher, animé par une sourde détermination: que justice soit faite.

Rosa le reconnaît. Duel des regards. Celui d'Antoine, hostile, courroucé; celui de Rosa, apeuré. «Que croyais-tu? Que tu fais partie de la race des élus et que tu n'aurais jamais de comptes à rendre? Que tu dormirais sans jamais t'inquiéter dans la tiédeur douillette de ton lit? Que tu jouirais jusqu'à la fin du sommeil paisible du juste, pour mourir de ta belle mort? Rien à dire, Rosa? Étonnant. Alors, je parlerai sans jamais m'arrêter et tu m'écouteras [...] Mot à mot, tu apprendras mon désespoir, tu referas avec moi, pas à pas, tous les chemins de ma détresse.»

C'est le garçon de dix ans à l'enfance saccagée qui se trouve face à Rosa. Il veut connaître ses motifs, lui extirper des aveux, essayer de trouver un sens à ses crimes. Il veut savoir si elle a éprouvé des remords, si sa conscience a flanché, si elle a pensé à se supprimer, à demander pardon. «Comment peut-on s'endormir et se réveiller le lendemain pour poser les mêmes gestes assassins, torturer, supprimer la vie? Quelle rage, quelle fureur incommensurable guide donc les assassins?»

Antoine trouve dans la chambre un cahier vierge, Mémoires de Rosa Bosquet. C'est lui qui rédigera ses mémoires. «Ce que tu vas écrire, ce que nous allons écrire, Rosa, c'est un livre sur ta carrière de tortionnaire et d'assassin. Ce sera les minutes de ton procès. Nous allons nous mettre à la tâche tout de suite: 1964, moi Rosa, j'ai tué de mes mains le journaliste Antoine Guibert, père de cet homme en face de moi [...] j'ai mis le feu à sa maison, fait périr tous les membres de sa famille.»

Plein de ressentiment, se réarmant de haine, il punaise au mur les photos de son père, de sa famille et d'autres victimes, et plonge avec les mots dans la nuit dictatoriale sanglante. La fatigue et l'émotion le terrassent. Il se retire en laissant Rosa écouter deux disques se répétant à l'infini, le volume au maximum: la musique splendide et lancinante du Nabucco de Verdi et la voix entêtante de la Péruvienne Ima Sumac criant sa joie et son désir de vivre. La Gorgone, agitée de convulsions, hurle à la folie.

Voyage au pays de la douleur

La seconde moitié du roman dévoile l'histoire de Laura mêlée à celles de survivants haïtiens exilés comme elle en France. Ils ont dû enterrer les leurs «dans cette immense fosse commune» qu'ils portent en eux. On sort bouleversé et pantelant de la lecture des horreurs et des barbaries duvaliéristes. Il flotte dans ces pages hallucinées une odeur de fin du monde... cadavres putréfiés, éclaboussures de sang et de sperme, on n'arrive plus à se défaire de ces images.

Entraîné, presque hypnotisé par le huis clos fascinant de la première partie, on est éprouvé par la lecture de la deuxième partie. L'horreur, ça se hurle, ça se pleure, ça se vit. Pour donner la mesure de l'abjection, les mots de la romancière frappent comme frappent les coups, les mots claquent comme claquent les portes des prisons.

Un alligator nommé Rosa aborde l'impunité des tortionnaires et la résilience de leurs victimes. Une question universelle qui ne concerne pas qu'Haïti. «Cette Rosa, tout comme les Pinochet, les Stressner, Mobutu et autres, [...] mourra de sa belle mort [...] les bonnes âmes adopteront le ton de circonstance habituel pour parler des milliers de victimes de ces dictatures, [elles] les aligneront tout comme on aligne une rangée de cierges, avant de souffler sur leur mémoire et de les éteindre, pour toujours.» L'ironie, pour ne pas désespérer complètement.

Dans un style mêlant réalisme et violence, la romancière nous offre une oeuvre de fiction où tous les registres de l'émotion sont sollicités. Un roman dérangeant et troublant.

Née à Port-au-Prince, Marie-Célie Agnant vit au Québec depuis 1970. Elle est l'auteure de poèmes, de romans, de nouvelles, de livres jeunesse. Un

alligator nommé Rosa est son troisième roman pour adultes.

Collaboratrice du Devoir

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Un alligator nommé Rosa

Marie-Célie Agnant

Éditions du Remue-Ménage

Montréal, 2007, 239 pages