La Nouvelle-France : une société européenne en pleine nature

Forts du succès de leur grand livre d'histoires et d'images sur les coureurs des bois, rédigé en 2003 par Georges-Hébert Germain, Libre expression et le Musée canadien des civilisations publient cet automne un ouvrage de semblable facture sur la vie quotidienne en Nouvelle-France. En dix chapitres bien tassés et copieusement illustrés, l'historien Jean-Pierre Hardy y explique comment les premiers Canadiens s'y prenaient pour travailler, manger, s'habiller, prier, se soigner et se faire pendre par le cou à la mode de chez nous.

À défaut d'une synthèse moderne sur le Régime français au Canada, cet ouvrage offre au grand public studieux un survol complet et très à jour de ce qu'on appelait autrefois (non sans emphase) la civilisation de la Nouvelle-France.

Spécialiste du monde des artisans dans le Québec préindustriel, Hardy est à son meilleur lorsqu'il décrit la journée de travail des apprentis, des cultivateurs et des «nageurs» (rameurs), ou la carrière des hommes et des femmes d'affaires de la colonie.

Une centaine de photos d'objets tirés des collections muséales canadiennes (outils, vêtements, instruments de musique, meubles) constituent le principal attrait visuel du livre. Le reste de l'iconographie est fait du mélange habituel d'images d'époque (toujours un peu les mêmes, elles sont rares), de gravures européennes, de peintures datant d'une époque postérieure à 1760 et d'illustrations modernes (heureusement peu nombreuses).

À noter: une curieuse pénurie de cartes. Toutes ces images viennent agrémenter un texte

savant et parfois long, comme aussi certains détails inusités: les garçonnets courant derrière la charrette tirée par leur chien avec l'eau puisée dans la rivière, les grands canots d'écorce pour la traite construits par les femmes de Trois-Rivières. Comme le suggèrent ces vignettes, l'auteur ne réussit pas toujours à corriger le portrait encore trop aimable de la Nouvelle-France annoncé par le titre de l'ouvrage et confirmé par certains intertitres à saveur mythifiante («Une société plus tolérante», «En meilleure santé que dans la métropole», «L'indianisation du Blanc»).

Vie quotidienne

En mettant l'accent sur la vie quotidienne, sur les gestes et les objets qui la peuplent, Jean-Pierre Hardy se trouve à raconter l'histoire d'une société européenne qui s'installe comme en pleine nature et qui peu à peu retrouve le confort matériel et spirituel. Inutile de dire que d'autres récits de la colonisation française demeurent possibles et nécessaires. Tout en vulgarisant les recherches historiques les plus récentes (avec quelques retards, comme sur l'esclavage amérindien), ce livre conserve plusieurs caractéristiques historiographiques traditionnelles: la «Nouvelle-France» y est réduite au Canada et aux Grands Lacs (ni Acadie ni Louisiane), l'impérialisme européen coule de source et le personnage de l'auxiliaire amérindien, pourtant loin d'appartenir ici à un «peuple invisible», manque d'autonomie et d'épaisseur. Il est un auxiliaire, justement.

Il y a trop à apprendre dans cet ouvrage pour s'arrêter à ces problèmes, lesquels d'ailleurs concernent la profession historienne dans son ensemble et reflètent un large «impensé» social. Par sa sensibilité aux différentes catégories sociales, à l'expérience commune plutôt qu'à l'exceptionnel, Jean-Pierre Hardy corrige bien des lieux communs et dresse un tableau rigoureux et riche de la vie française sur les rives du Saint-Laurent.

Mis à part l'identification des illustrations, qui est insuffisante, on peut difficilement demander davantage d'un ouvrage de cette tenue offert à un prix presque dérisoire — et qui n'est pas imprimé dans la région de Shanghai mais à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Collaborateur du Devoir

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Chercher fortune en Nouvelle-France

Jean-Pierre Hardy

Libre expression et Musée canadien des civilisations

Montréal, 2007, 208 pages