Littérature québécoise - Nicole Brossard, langue contre langue

Quarante-huit livres (poésie, romans, essais, théâtre, anthologies), une oeuvre forte, singulière et exigeante, couronnée de nombreuses distinctions littéraires. L'adhésion des nouvelles générations à l'une de nos figures phares de la littérature québécoise dit assez combien de lecteurs et de lectrices Nicole Brossard continue de toucher.

D'où vient cette vitalité créatrice qui anime l'écrivaine depuis quarante ans? Sans doute du désir de poursuivre avec passion et nécessité un travail inédit sur le langage, l'exploration audacieuse du féminisme, de la sexualité (corps lesbien), du politique, ses interrogations sur les paysages changeants de son époque. Avec La Capture du sombre, son dixième roman, elle prolonge et approfondit sa démarche créatrice.

L'obscurité du monde

11 septembre 2001. «Le bruit de naufrage des avions» ébranle les certitudes d'Anne, la narratrice de La Capture du sombre. Invitée à séjourner près de Genève dans le château de Tatiana Lehmann, une éditrice à la retraite, Anne entreprend le projet d'écrire un roman sur l'obscurité du monde dans une langue étrangère. Mesurant les impasses de sa propre langue chargée d'affects, elle sent le besoin d'écrire dans une langue autre. «Il me faut maintenant d'autres mots pour tout ce sombre de nature et de civilisation qui vient.»

Mais comment écrire dans une langue qui n'est pas la sienne, sachant qu'on n'en possède ni l'histoire ni la mémoire? Qu'en est-il de la transparence d'une langue par rapport à une autre, des vestiges de la première lisibles dans la langue adoptée? Et si écrire dans une langue étrangère n'était qu'une langue surajoutée, langue contre langue, sans que la deuxième langue ait jamais raison de la langue essentielle? Les questions et les réflexions que suscite l'expérience littéraire circulent dans les corridors du récit alors que se tissent les histoires des personnages.

Tatiana Lehmann, 85 ans, Russe de confession juive, représente un monde ancien qui carburait au plaisir des livres, au socialisme, au silence apaisant des promenades et aux bonheurs de la conversation. Elle ne parle jamais du passé, que des écrivains qu'elle a connus et qui ont séjourné au château. Laure, sa fille, est avocate. Venue des États-Unis pour prendre soin d'elle, elle analyse minutieusement «l'Acte du Patriote» (Patriot Act), cette loi américaine, «venimeuse» comme elle dit, adoptée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 et qui allait mettre l'Amérique sous haute surveillance.

En parallèle, nous découvrons Charles et sa soeur Kim, mal au fond d'eux-mêmes, «méfieux l'un envers l'autre, méfiels, mélancolériques», June, pour qui tout est prétexte au plaisir de l'instant, amoureuse de Kim qui se prépare à partir au coeur de l'Arctique pour retrouver ses repères et «se refaire un espoir».

Jouant avec ivresse sur les octaves de l'indicible (embrasement et passion), Anne invite le lecteur à d'inattendus rendez-vous entre Laure et Anne, Kim et June. Traversées du désir et de l'ombre. Des désirs qui ne peuvent s'assouvir. Énigme tenace. Et si c'était là le véritable chemin de l'amour, une impasse sans cesse explorée? La langue s'érotise. Les mots «emmiellés cachés sous la langue ou suspendus entre les lèvres» accompagnent les gestes tendres («les caresses des femmes sont lisses, existentielles») suggérés indirectement, en pointillés ou en sourdine. Un ruissellement de lumière dans ce récit marqué par l'inquiétude face à «l'obscurité du grand brouillard de civilisation». Semblable au dormeur du Palais des rêves d'Ismaël Kadaré, incapable de sortir du cauchemar qui vient de le réveiller en sursaut, n'est-ce pas l'état dans lequel se trouve chacun de nous face au mal et à la barbarie? s'interroge Anne.

Grande oeuvre

Les mots, n'y tenant plus, appellent. Et c'est à nous faire entendre cet appel que la narratrice travaille. Dans un chapitre qui sépare le livre en deux, intitulé «Des clôtures dans la respiration», Anne passe d'un personnage à l'autre, chaque voix en recoupe une autre qui en recoupe une autre, dans une narration en vagues successives, dépassant les limites traditionnelles du roman. En écho à la silhouette de Nathalie Sarraute qui se profile dans La Capture du sombre, elle observe ces «mouvements furtifs et instinctifs» dont la romancière a fait la matière de ses livres, s'efforce de saisir les sensations «au plus près de leur source», reste sur le bord de sa formulation, la suspend pour mieux la ressaisir.

Disons-le sans détour. Sur les 140 pages bien tassées que compte La Capture du sombre, aucun mot ne peut être ajouté ou soustrait. La marque d'une grande oeuvre.

Collaboratrice du Devoir

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La capture du sombre

Nicole Brossard

Éditions Leméac

Montréal, 2007, 144 pages