Jasmin au combat

Tous les militants honnêtes et dotés d'un certain esprit critique le reconnaîtront: la lutte, à la longue, use. La démobilisation guette, surtout quand les combats font du surplace et n'aboutissent pas. C'est la raison pour laquelle l'indépendantiste Claude Jasmin n'hésite pas à prêcher à des convertis. «Les patriotes, écrit-il, ont bien le droit d'être stimulés et sans cesse, non?» Bien sûr que si.

Dans Claude Jasmin, le Québécois, un recueil de «lettres, contes, chroniques» d'abord parus dans le journal Le Québécois et sur Poing comme net, le site Internet personnel de l'auteur, le romancier se fait pamphlétaire à sa façon, c'est-à-dire énergique et brouillonne. Dépeignant tous les fédéralistes qui s'agitent au Québec en «traîtres à la cause sacrée», il chauffe le poêle de la lutte indépendantiste beaucoup plus qu'il n'argumente.

André Ouellet, Paul Martin, Michaëlle Jean et Jan Wong passent donc sous ses fourches caudines, de même que la plupart des éditorialistes et chroniqueurs du journal La Presse. Naïf, Jasmin écrit même une lettre à Paul Desmarais pour lui demander de faire une place, en éditorial, au point de vue souverainiste. «Il y a des limites, avance-t-il, à mépriser chaque jour l'orientation patriotique d'une majorité de ses propres lecteurs à La Presse, vous pensez pas?» Mais s'ils y restent, ces lecteurs, pourquoi le patron fédéraliste devrait-il lâcher du lest? Par grandeur d'âme? Le pamphlétaire, dans ce dossier, ne vise pas la bonne cible. S'en prendre à la concentration de la presse, et aux lecteurs trop conciliants, aurait été plus avisé.

Jasmin, il est vrai, n'est pas du genre à s'enfarger dans les fleurs du tapis. Faisant flèche de tout bois, il tire d'abord, quitte à se demander s'il a bien fait ensuite. Ainsi, il qualifie Michel Tremblay de «renégat» parce que ce dernier a osé remettre en question la direction récente prise par le mouvement souverainiste. «Son tout frais coup de jarnac à la souveraineté fait pitié et on a envie de le recouvrir du manteau de Noé par compassion tant l'on admire son oeuvre», écrit-il dans une belle formule.

Provocateur, Jasmin s'en prend aussi au Festival de jazz de Montréal, qui ne serait qu'un «gras cheval de Troie enfonçant davantage, chaque juillet, le colonialisme étasunien». Il ajoute: «Nos médias font la zélée propagande d'une culture pop qui n'a aucune réalité solide au Québec.» Il y a là, il faut le reconnaître, une vraie bonne idée polémique, mais Jasmin la développe trop peu pour en convaincre ceux qu'elle heurte.

Une défense

des felquistes

Dans les rangs souverainistes, la valeur de la croisade felquiste continue de faire débat. Doit-on considérer ses animateurs comme des têtes brûlées ou comme de méritants activistes? Jasmin, dans ces pages, choisit son camp. Ces jeunes combattants, écrit-il, furent courageux, «héroïques», et «il ne faut plus craindre de le dire, de vanter ces gars-là, de narrer leurs actions illégales, mais non "illégitimes", dans nos livres d'histoire». On a le droit, précise-t-il, d'être en désaccord avec leur action, «mais on n'a pas le droit de leur cracher dessus». Plusieurs souverainistes, dont je suis, seront mal à l'aise devant cette acceptation du principe selon lequel la fin justifie les moyens, même si Jasmin précise que nous n'en sommes plus là. Ce n'est pas nécessairement «cracher» sur ces jeunes que d'affirmer que leur aventurisme fut une erreur, à la fois politique et morale. Plus encore, il faut dire que le fait de les élever au rang de héros, aujourd'hui, risque plus de ternir la réputation du souverainisme que de lui redonner de l'élan.

La fougue militante de Jasmin est assurément une qualité, mais elle lui fait parfois mener de douteux combats. Pourquoi, par exemple, cet acharnement au sujet des hassidim, ces Bérets blancs du judaïsme, selon deux amis juifs de l'auteur? Bien sûr qu'ils sont fondamentalistes et que leur fermeture aux autres peut irriter, et alors? Ils sont si minoritaires que cela ne change rien à la face du Québec. Ils veulent s'isoler? Tant pis pour eux, dans la mesure où ils n'offensent pas la Charte des droits et libertés. Jasmin, qui n'a rien d'un antisémite, devrait éviter de s'épuiser dans ce délicat dossier, tout comme il devrait comprendre que ce n'est pas en dénigrant la culture canadienne — «un sosie des USA», écrit-il — qu'on fera avancer la cause indépendantiste. La liberté nationale se défend pour des raisons intrinsèques plutôt qu'extrinsèques.

J'aime, je l'ai souvent dit et écrit, l'énergie, la fraîcheur et la liberté de ton du polémiste Jasmin. Ce recueil, encore une fois, contient toutes ces indéniables qualités, mais il n'évite pas toujours les emportements mal maîtrisés.

Collaborateur du Devoir

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Claude Jasmin,le Québécois

Lettres, contes, chroniques

Claude Jasmin

Du Québécois

Québec, 2007, 152 pages