Parfum de violence et de désillusion

Photo: Agence France-Presse (photo)

Il y a beaucoup de violence dans la prose de Rawi Hage, dont le premier livre, Parfum de poussière, vient de paraître chez Alto. Une violence brutale, masculine, parfois gratuite, mais aussi intéressée, organisée, qui s'immisce dans chaque aspect de la vie quotidienne, dans le Beyrouth assiégé par la guerre civile des années 80.

«Dix mille bombes étaient tombées et j'attendais que la mort vienne prélever sa dîme quotidienne dans son abattoir d'abattis et de sang», écrit Rawi Hage. Et pourtant, sous les bombes et la menace, dans le chaos de la corruption et du sauve-qui-peut, il y a des moments de silence, des moments où on marche dans les rues de la ville en goûtant chaque seconde, des moments volés au désordre de la vie, en attendant de fuir pour toujours.

La violence qu'il décrit dans son livre, Rawi Hage, qui vit aujourd'hui à Montréal, l'a vue, l'a vécue. «Dans un contexte de guerre civile, la violence est toujours quelque part autour de vous», dit, en anglais, cet écrivain qui a pourtant appris le français lorsqu'il était enfant au Liban, et qui a beaucoup lu de littérature française à l'époque, dont Albert Camus qu'il cite beaucoup dans son roman. «Nous avons étudié la Révolution française avant d'étudier notre propre histoire», dit-il.

«Mais quand on se déplace [d'un pays à un autre], on perd certaines langues et on en gagne d'autres», dit-il encore pour expliquer pourquoi il n'a pas écrit son premier roman en arabe, qui est pourtant sa langue maternelle. L'exil, c'est donc le lot de celui qui dit avoir autant souffert d'être pauvre à New York que de vivre la guerre à Beyrouth.

Parfum de poussière, d'abord paru en anglais sous le titre De Niro's Game, c'est l'histoire de deux jeunes hommes qui vieillissent dans ce Beyrouth déchiré, deux jeunes hommes qui, comme tout le monde, sont tentés par la possibilité d'en tirer profit. S'ensuivront des vols, des meurtres, des trahisons, comme une conséquence normale du conflit qui empoisonne le pays.

Le livre a eu un succès phénoménal, pour un premier roman. Il a été en nomination pour le Giller prize, la plus importante récompense littéraire au pays. Il a aussi été sélectionné pour le International Impac Dublin Literary Award, aux côtés notamment de Margaret Atwood. Au Québec, il a remporté les prix Hugh MacLennan de fiction et le prix MacAuslan du premier ouvrage.

En entrevue, Rawi Hage insiste sur le caractère fictionnel de son oeuvre, même si le contexte de guerre dont il est inspiré est bien réel. «Je refuse de départager ce qui est fiction de ce qui est réalité. C'est mon privilège d'écrivain», dit-il, avant d'ajouter: «Je n'ai pas dit le cinquième de ce que j'aurais pu dire sur la guerre du Liban. Parce que je suis un écrivain, et non simplement un témoin.»

Il se défend aussi d'avoir fait une oeuvre anthropologique, préfère parler de la poésie qui l'habite, et qui est aussi inspirée de la poésie arabe qu'il a lue dans sa jeunesse. Reste qu'il maintient en entrevue l'analyse froide de la guerre qui émane de son livre, un contexte où l'idéologie devient rapidement un prétexte pour tenter de s'enrichir.

Ne reste que la corruption

«Dans un contexte de guerre, l'idéologie finit par prendre le second plan. Elle n'est pas suffisante pour maintenir les gens en place. Ce sont les intérêts personnels qui prennent le dessus. Ça, c'est vrai dans toutes les guerres.»

Il précise que des amis yougoslaves qui ont lu son livre ont témoigné du fait que la guerre avait eu la même saveur d'absurdité chez eux, le même parfum entêté de désillusion.

«La guerre civile libanaise était complexe, ajoute-t-il, c'était une guerre à la fois locale, confessionnelle, régionale, et internationale. Mais ce qui en est resté, à la fin, c'est la corruption», dit-il.

À la différence d'autres guerres, la guerre civile du Liban n'a pas inspiré de travail de mémoire à l'échelle du pays. Il n'y a pas eu de commission Vérité et réconciliation, comme en Afrique du Sud. Beyrouth ne compte même pas de monument aux victimes qui y ont péri, dit-il.

«Ils ont effacé tout cela. Et les gens qui ont décidé de préserver cette mémoire sont les artistes, les écrivains et les poètes, sous toutes sortes de formes, fictives ou documentaires. Il y a beaucoup de femmes dans ce mouvement, notamment dans le cinéma.»

Pour lui, plus encore qu'une guerre confessionnelle, la guerre du Liban était une lutte des classes, au cours de laquelle certaines couches défavorisées de la population ont gagné un peu de pouvoir.

«Entrer dans la milice, c'était la façon de faire du profit durant la guerre.» L'un des personnages est par ailleurs un oncle communiste vivant à Beyrouth-ouest, alors que sa famille est à l'est.

«Cet oncle m'a permis d'introduire un personnage athée dans le roman. Je crois que le fait de dire qu'il n'y a pas de Dieu dans un roman arabe est quelque chose de majeur», ajoute-t-il, alors qu'il vient pour sa part d'un milieu chrétien, sans pour autant être croyant. «L'histoire arabe est vaste et n'est pas homogène.»

Au Liban, aujourd'hui, les choses ont changé, dit-il. De nouvelles alliances se sont créées entre les différentes factions religieuses. «La guerre n'est pas finie, mais je ne crois pas que les Libanais veulent une autre guerre civile. C'est quelque chose qu'ils ont appris.» Quand il y est retourné en 1998, il a visité pour la première fois le quartier musulman de Beyrouth, lui qui avait toujours vécu dans l'enclave chrétienne. «J'ai pu tout voir pour la première fois», dit-il, encore ému de son voyage.

Rawi Hage a quitté le Liban en 1982 pour s'établir à New York, où il a étudié la photographie. Il a ensuite migré à Montréal, où sa famille l'a rejoint. C'est dans le domaine de la photographie, entre autres avec Raymonde April, avec laquelle il a étudié, que Rawi Hage s'est d'abord exprimé. Mais la photographie laisse beaucoup de place à l'interprétation chez celui qui la regarde. C'est pour aller plus loin qu'il s'est mis à écrire ce premier roman, qu'un autre devrait suivre au printemps. Celui-là, dit-il, se passera surtout à Montréal, et explorera l'implication de certaines personnes dans le trafic d'armes.

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Parfum de poussière

Rawi Hage

Traduit de l'anglais par Sophie Voillot

Éditions Alto

Montréal, 2007, 362 pages

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