Jean-Pierre Charbonneau, du journalisme à la politique

Impétueux personnage de la scène politique québécoise pendant 25 ans, Jean-Pierre Charbonneau a d'abord fait sa marque comme journaliste. «Six ans de dénonciations, d'émotions très fortes et de succès retentissants» au Devoir l'auront propulsé en politique sous la bannière du Parti québécois.

Jean-Pierre Charbonneau n'a que 21 ans lorsqu'il frappe à la porte du directeur du Devoir, Claude Ryan. Embauché comme réviseur d'épreuves, où il n'excelle pas, Charbonneau se démarquera rapidement comme reporter. Il frappe son «premier coup de circuit» dans un dossier de népotisme et de favoritisme à Saint-Léonard. La piqûre pour le journalisme d'action et d'engagement, comme il le décrit lui-même, frappe immédiatement le jeune Charbonneau.

Cette fougue sera un peu sa marque de commerce comme journaliste, puis comme politicien. On la retrouve intacte dans l'autobiographie intitulée À découvert que M. Charbonneau lancera la semaine prochaine lors du Salon du livre.

«Je me voyais comme un "journaliste de combat", un incorruptible menant une croisade contre les barons de la pègre et ne pactisant jamais avec l'ennemi», écrit-il. Le récit de quelques reportages qui ont égratigné la mafia révèle le journaliste rebelle qui s'excite pour débusquer les complots. Le journaliste a les coudées franches pour enquêter. On ne lui dit pas quoi faire. Il s'agit là d'ailleurs d'une culture qui perdure au Devoir.

Il reconnaît qu'il était un journaliste «bouillant», à l'épiderme sensible lorsque ses patrons voulaient modifier ses textes pour éviter les poursuites. Imperturbable, Claude Ryan l'obligeait à reformuler certains passages mais le soutenait. «Le cheval fringant devait être dompté!», reconnaît-il en entrevue.

Le journalisme a été en quelque sorte un tremplin pour Jean-Pierre Charbonneau. Par accident, précise-t-il. Sa couverture du monde interlope lui a permis de mettre au jour de nombreux scandales. «C'était involontaire. Je n'ai jamais fait le métier avec des arrière-pensées. Mais le journalisme prépare sûrement à la politique parce que c'est un univers où l'on apprivoise les rouages de la politique. Il y a eu René Lévesque, mon patron, Claude Ryan, et aujourd'hui Bernard Drainville et Christine St-Pierre», croit-il.

La vie politique

Mais, en 1976, après avoir publié un livre sur la mafia, La Filière canadienne, collaboré avec la Commission d'enquête sur le crime organisé (CECO) et été victime d'un attentat dans la salle de rédaction du Devoir, Charbonneau ne voit guère de défi à l'horizon; l'actualité criminelle est au ralenti et son passage à La Presse ne le stimule pas comme il le souhaitait. Puis le premier ministre Robert Bourassa déclenche les élections, et tout se précipite pour lui.

«Je veux offrir mes services de justicier et mettre la main à la pâte», écrit Charbonneau, qui devra toutefois forcer le destin. Le PQ ne l'a pas sollicité. Le député Robert Burns facilite son atterrissage dans la circonscription de Verchères, sur la rive sud.

Ce livre n'en est pas un de révélations croustillantes ou de libération de la parole. C'est la chronique du cheminement d'un homme passionné qui a connu des succès mais également des déceptions. Élu député pour la première fois en novembre 1976, Jean-Pierre Charbonneau devra ramer fort pour faire sa place au sein du parti. «Je ne m'attendais pas à 27 ans à être nommé ministre. Mais je pensais que j'aurais joué un rôle plus important. Je pensais que l'on m'aurait fait confiance davantage. J'ai trouvé ça difficile. C'est comme si je n'existais pas», laisse-t-il tomber.

Mais cela n'a pas stoppé l'élan de Charbonneau. Sous la gouverne de Lucien Bouchard, il est nommé à la présidence de l'Assemblée nationale. Sur le coup, il encaisse une autre déception politique, mais rapidement il se plaît dans cette fonction qui lui «évite d'être contraint par la discipline de parti». Et quiconque a suivi un tant soit peu les hauts et les bas du Parti québécois sait à quel point Jean-Pierre Charbonneau était perçu comme un électron libre, parfois imprévisible, souvent dérangeant. Il commentait allègrement les chicanes internes du PQ avec son franc-parler, pour le plus grand plaisir des journalistes, ce qui provoquait des vagues dans les rangs péquistes.

Il ne s'en cache pas. Au Devoir, il a mis en colère les bandits, et au PQ, il a provoqué — bien involontairement, assure-t-il — la colère de ses collègues et souvent du chef.

«Mon tempérament a fait le journaliste et le politicien combatif que j'ai été. Mais ça m'a parfois desservi. J'ai dû gérer plus d'une fois des lendemains de déclarations qui créaient du remous dans le caucus et auprès du chef. Je n'ai pas toujours mesuré l'impact. Pour un guerrier, je n'étais pas très stratège», dit-il.

Vingt-cinq ans de vie politique laissent des écorchures, ajoute Jean-Pierre Charbonneau, qui reconnaît avoir été blessé plus d'une fois dans cet univers de pouvoir où s'entrechoquent complicité et rivalité.

Il a pris sa retraite il y a maintenant un an, presque jour pour jour, mais il demeure ancré dans l'actualité. Il participe à une émission sur les ondes de RDI comme analyste de la politique, prononce des conférences et se plonge dans sa passion des arts martiaux.

Après avoir tant rué dans les brancards, Jean-Pierre Charbonneau essaie d'apprendre à être patient. L'écriture de son autobiographie s'inscrit un peu dans cette veine. «J'ai écrit ça pour donner un sens et laisser des traces de toutes les batailles que j'ai menées, entre autres sur l'indépendance et la démocratie», soutient Jean-Pierre Charbonneau.