Essai - Passe-Partout :les dessous de l'enchantement

C'est l'émission qui a donné son nom à une génération. Ce qui n'est pas rien. Pour compléter cette vague Passe-Partout que le Québec vit depuis un an avec le lancement des DVD, le journaliste Steve Proulx publie donc L'Opération Passe-Partout, qui raconte les dessous de la production de la célèbre émission.

Il est assez rare qu'on publie ici des livres sur des émissions de télévision, que ce soit pour en raconter l'histoire ou en faire l'analyse. C'est une pratique qui devrait être encouragée, compte tenu de l'impact de la télévision sur nos vies.

On salue donc l'initiative, mais on ne félicite pas l'éditeur, qui aurait pu proposer un texte mieux illustré, compte tenu du sujet. La mise en pages est plutôt bizarre, avec beaucoup de blancs dans les pages et des paragraphes indiqués par de petites flèches inutiles.

Steve Proulx, lui, a choisi de raconter les dessous de la production de la série, ce qui nous permet d'en apprendre beaucoup plus sur la genèse du projet. Une genèse particulièrement tortueuse.

Passe-Partout, c'est d'abord une commande passée en 1971 par le ministère de l'Éducation. Laurent Lachance, un fonctionnaire du Service général des moyens d'enseignement du ministère (SGME), en hérite. Ce sera le père de Passe-Partout.

Comme le rappelle Steve Proulx, les années 60 avaient été marquées par une réflexion sur la place des enfants pauvres dans le système scolaire. Le gouvernement américain avait lancé en 1965 un énorme programme, Head Start, au coût d'un milliard, qui voulait aider les enfants des milieux défavorisés à rattraper leur retard à l'école. Parmi des centaines de projets retenus, un avait fait sensation: Head Start a été le premier commanditaire en 1969 d'une nouvelle série télévisée, Sesame Street, destinée aux enfants d'âge préscolaire issus des milieux défavorisés.

Au Québec, le gouvernement a mis sur pied en 1970 L'Opération renouveau, qui voulait permettre aux enfants défavorisés d'avoir accès à des maternelles à mi-temps. Parmi les hypothèses soulevées par cette opération, la moins coûteuse consistait à produire une série télévisée (par rapport à l'instauration de maternelles sur tout le territoire). C'est ce qui sera retenu.

Entre la commande placée en 1971 et la diffusion du premier épisode en novembre 1977, six ans auront passé! Une véritable saga. Le premier concept préparé par Laurent Lachance est démoli par un comité d'experts indépendants mandaté par le ministère. Lachance retravaille avec ses collaboratrices, Louise Poliquin et Carmen Bourassa, et au fil des ans le projet évolue sans cesse. Les tensions sont constantes entre le SGME et Radio-Québec, et finalement le SGME demeurera le maître d'oeuvre de la série, produite par une filiale de Télé-Métropole. Peu avant sa diffusion, la série, qui s'est appelée Saperlipopette pendant toutes ces années, doit changer de nom à la demande du ministère, qui n'aimait pas le juron!

La série soulève même un débat à l'Assemblée nationale. L'opposition libérale s'inquiétait que le ministère de l'Éducation consacre à la production d'une émission près de 20 % de son budget de l'année pour l'éducation en milieu défavorisé.

L'enregistrement du pilote en 1977 démontre que rien ne fonctionnait avec les deux premières comédiennes engagées pour le rôle, alors que Jacques L'Heureux, lui, était parfait. On finit par trouver Claire Pimparé et Marie Eykel à la dernière minute, carrément à quelques jours du tournage du premier épisode.

Pendant dix ans, la carrière de Passe-Partout a été assez agitée. Grève des comédiens, départ de Claire Pimparé, tensions dans l'équipe: Steve Proulx ne cache rien. Mais il décrit aussi le succès incroyable de la série.

Après la diffusion des 125 premiers épisodes, le projet était officiellement terminé à la fin de 1979. Mais les rediffusions incessantes ont fait augmenter l'auditoire, surtout que les garderies diffusaient l'émission... Invités un peu par hasard dans une école de Hull, les comédiens créent presque une émeute. Ils se rendent alors compte qu'ils sont devenus des idoles, que l'affaire prend une ampleur folle. Ils présentent des spectacles en tournée, et la «marque Passe-Partout» décolle, avec de nombreux produits dérivés. Le premier disque de chansons, lancé en décembre 1980, se vendra à 175 000 exemplaires, remportant le trophée Félix du disque le plus vendu, toutes catégories confondues. Lorsque le public se rend compte qu'il n'y aura pas d'autres épisodes que les 125 premiers, les protestations fusent et une pétition de 85 000 noms est déposée à l'Assemblée nationale pour exiger une suite!

Le ministère de l'Éducation accordera des «rallonges» budgétaires tout au long des années 80, et cette étonnante «Opération Passe-Partout» se terminera finalement au bout de 289 épisodes. Terminée? Pas vraiment, puisque aujourd'hui la nostalgie joue à plein...

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L'Opération - Passe-Partout

Steve Proulx

Trécarré

144 pages