Louis-Joseph Papineau ou le penseur solitaire redécouvert par Georges Aubin

Georges Aubin
Photo: Pascal Ratthé Georges Aubin

Depuis des années, l'historien Georges Aubin parcourt le monde à la recherche des documents relatifs à l'histoire des révolutions de 1837-1838. Il a fait paraître jusqu'ici un impressionnant nombre de livres sur ces révolutions manquées. Les plus récents concernent l'exil de Louis-Joseph Papineau à Paris et les déclarations «volontaires» des Patriotes arrêtés. À l'heure où le musée Pointe-à-Callière présente une exposition sur les Patriotes et les loyaux, voici une entrevue avec ce chercheur acharné, Georges Aubin.

«Ma lecture des lettres de Louis-Joseph Papineau dans les archives a été une révélation. J'ai découvert un humaniste à l'esprit encyclopédique. Je n'hésite plus à soutenir qu'il est la principale figure du XIXe siècle québécois», déclare Georges Aubin, qui a, pendant au-delà de vingt-cinq ans, fait des recherches sur les Patriotes. Même lui a longtemps hésité à reconnaître la grandeur du chef intellectuel du mouvement.

Né en 1942 dans la région de Joliette, Aubin, qui a oeuvré durant une large part de sa vie dans l'enseignement secondaire, ne s'était pas encore, vers 1997, affranchi d'un préjugé tenace: Papineau a fui pour ne pas s'exposer au danger à la bataille de Saint-Denis. Le tribun s'est pourtant éloigné pour obéir à Wolfred Nelson, le chef militaire du soulèvement de 1837, l'homme qui se ralliera plus tard au pouvoir britannique.

À la différence d'une jacquerie, l'insurrection s'appuyait sur les idées de l'avant-garde démocratique occidentale. Comme il ne fallait pas confondre les bras et la tête, le maître à penser des insurgés devait, en se protégeant par l'exil, se distinguer d'un guerrier.

En plus de réduire l'action des Patriotes au simple courage physique propre à impressionner un peuple peu instruit, l'argument invoqué, au XIXe siècle et même au XXe, par les détracteurs du mouvement d'émancipation visait à faire de Papineau un piètre chef militaire et un pleutre. Il s'agissait d'éluder la question de son rôle véritable: celui d'un penseur politique.

«Il y a seulement une dizaine d'années, j'ai pu me débarrasser de la fausse image que, comme tant d'autres, je m'étais faite de Papineau. Il est devenu un compagnon spirituel que j'admire et que j'ai suivi, pour ainsi dire pas à pas, dans son exil aux États-Unis et à Paris. Dans cette ville, j'éprouverais un très vif plaisir à organiser une visite guidée des endroits qu'il a fréquentés», m'avoue Aubin.

Dictionnaire

Ce souhait, il l'a presque réalisé sans que nous eussions à franchir l'Atlantique avec lui. Après avoir publié, depuis 1992, souvent en collaboration avec sa femme Renée Blanchet, une trentaine de livres regorgeant d'inédits liés à l'époque des Patriotes, l'inlassable érudit vient d'enrichir ses travaux d'un ouvrage monumental: Papineau en exil à Paris.

Le premier volume de la somme renferme un dictionnaire des personnes et des lieux. Le troisième se rapporte aux amitiés féminines. Ils permettent de retracer la vie intellectuelle et sociale du réfugié politique.

Dans le dictionnaire, on trouve des articles sur Louis Blanc, penseur républicain et socialiste qui, dans sa Revue du progrès, a fait paraître l'Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais, de Papineau, sur Lamennais, maître de l'école libérale et grand ami de l'exilé, sur Lamartine, qui politiquement appartenait à la même famille d'esprits... On suit le tribun canadien jusqu'en Italie.

La notice consacrée à Vigny ressort. Après avoir assisté à Londres aux débats de la Chambre des lords, l'écrivain raconte en 1839: «Il avait été froidement question, devant moi, de la nécessité absolue d'étouffer une nation française de quatre cent cinquante mille âmes.»

Aubin signale: «Il ne faut pas oublier mon article sur Pierre Margry, conservateur des Archives de la Marine. Grâce à son aide, Papineau a transcrit à Paris une foule de documents sur l'histoire de la Nouvelle-France, sujet presque ignoré à l'époque. Ses travaux serviront à François-Xavier Garneau. En plus d'être le père d'un mouvement libérateur, Papineau est, chez nous, un pionnier de la recherche historique.»

«L'indépendance de votre pays»

Il s'agit là d'une démarche logique pour quiconque associe le parcours du réfugié à l'avancement des connaissances et à la liberté de l'esprit, au lieu de lui opposer la rhétorique échevelée de la révolte. À cet égard, le second tome de l'ouvrage d'Aubin, qui rassemble les 165 lettres adressées à Papineau pendant l'exil en Europe (1839-1845), est révélateur.

Étienne Chartier, prêtre patriote au zèle intempestif, reproche au tribun qui se terre à Paris de sous-estimer l'importance du soulèvement de 1838. «Qu'aurez-vous donc fait pour l'indépendance de votre pays?», lui lance-t-il. Jamais envoyée, la lettre sera pourtant connue du milieu politique canadien et fera du bruit.

De son côté, André-Augustin Papineau, en exprimant l'opinion de plusieurs, écrit en 1841 à son frère exilé: «Comme un nouveau Guillaume Tell, ta présence et ton nom seul seraient suffisants pour commencer, effectuer et compléter une révolution générale...» Mais Louis-Joseph Papineau sait que le moment est loin d'être propice.

Aux impulsions, il préfère la réflexion politique et historique. Cela ne lui nuira pas. De 1867 à 1871, l'année de sa mort, devant les transfuges, les girouettes et les agités, il sera le seul à condamner systématiquement la Confédération au nom d'une pensée profonde et inébranlable. Oui, le seul!

Collaborateur du Devoir


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PAPINEAU EN EXIL À PARIS

Georges Aubin

Éditions Trois-Pistoles

Notre-Dame-des-Neiges, 2007, 3 tomes