Une petite heure par ici, quelques minutes par là

Roman pudique et tendre, drôle et ironique, C'est quand le bonheur? creuse l'amitié entre un homme et une femme. C'est aussi un roman sur l'attente en forme d'interrogation suspendue.

Dans ce voyage à la fois charnel et cérébral s'ancre l'amour de la musique et des livres: Duras, Calvino, Althusser, Derrida, Barthes. Lettrée, Martine Delvaux l'est à l'évidence, mais son point de départ est l'expérience essentielle, intuitive, de l'amitié. Les souvenirs réels ou imaginaires sont à l'oeuvre dans le ravissement et la fraîcheur de ce sentiment.


L'invisible masculin

«Entre nous, l'amitié n'a jamais été un pis-aller, une sorte d'amour confit. Nous n'avons pas plié nos sentiments en figures d'origami [...]. Au fond, nous nous sommes restés fidèles.» Vacillant entre portrait et autoportrait, la narratrice raconte l'amitié — réelle ou inventée — qui s'est nouée il y a presque vingt ans entre son compagnon et elle. Faisant l'inventaire des petites phrases prononcées et des grandes, relevant les empreintes singulières de leur vie commune, elle esquisse petit à petit l'invisible masculin.

Dans un tissage de souvenirs déformés, elle raconte l'enfance blessée («il n'a pas senti les bras d'une mère qui consolent»), les mensonges qu'autour de lui on tricotait, «un mot à l'endroit, un mot à l'envers». L'homme aux taquineries douces-amères est secret. Il aime dessiner. «Après, quand il refait surface, il est joyeux, et épuisé d'y être allé, même si ce n'était qu'un peu.» Il a un sens de l'humour qui lui permet de «tirer le verrou sur les difficultés de la vie». Pour se moquer de Proust, il dit: «Longtemps, je me suis levé de bonne humeur.»

Il fait peu de concessions aux conventions sociales, regarde avec ironie ceux engagés confortablement dans la course à l'argent. Certains jours, il a beau chercher un sens à l'existence, il conclut qu'elle «n'en a vraiment pas». Ces jours-là, il préfère en rire: «Tu ne trouves pas que c'est lourd, une tête? On la porte sans cesse, sans jamais pouvoir la mettre de côté.»

La narratrice évoque leur relation, s'interroge sur l'amour, ce sentiment qui mène le monde et le démène. Après leur séparation, le couple n'échappe pas à des mois de silence, de colère et de tristesse. Et puis, «ce soir-là, c'est comme si tout avait recommencé [...]. Nous sommes retombés en amitié.» La narratrice sait que, même séparés, il sera toujours là. «Il ne me laisserait jamais tomber, peu importe mes erreurs, ma nonchalance, ma gravité, mon manque de sensibilité, ma susceptibilité.» Les années passent, leur amitié traverse le temps. La narratrice a une petite fille. Quand les dimanches après-midi prennent la couleur de la mélancolie, il se laisse entraîner par l'enfant dans une frénésie de jeux. Complètement épuisé, il lui dit: «On peut faire tout ce que tu veux, Beauté!»

Au fil de cette longue amitié presque secrète, une question demeure, résonne: c'est quand le bonheur? Une petite heure par ici, quelques minutes par là, des moments volés à une réalité qui n'est pas toujours à la hauteur? «Un jour, il m'a dit: Ce n'est pas parce qu'on vient au monde en enfer qu'il faut y rester!...»

On tend l'oreille, on ferme les yeux. L'auteure possède ce don tout simple qui consiste à tenir une histoire et à savoir la raconter. Il y a, dans cette déambulation à travers les fils de l'amitié, un goût des mots, une intelligence du sentiment, un sens du jeu et une liberté de ton. Composé de fragments, le récit à la continuité brisée se déroule dans un style sobre et coquin.

Martine Delvaux est professeure de littérature, romancière et essayiste. Elle s'intéresse aux récits féminins contemporains, à la narration autobiographique, aux fictions du vivre. C'est quand le bonheur?, sa troisième oeuvre de fiction, est publié aux éditions Héliotrope, fondées dans l'esprit de créer un espace dédié principalement à la littérature contemporaine, aux essais et à la photographie. La maison d'édition ne s'intéresse pas à un genre littéraire particulier mais plutôt à la qualité, tout en cultivant un certain goût pour l'éclectisme, peut-on lire sur son site.

Collaboratrice du Devoir

C'est quand le bonheur?

Martine Delvaux

Héliotrope

Montréal, 2007, 160 pages