Entretien - Anna Enquist et la force du quotidien

Dès les premières pages du roman Le Retour, son dernier titre traduit en français, on est envoûté par la prose d'Anna Enquist. Une prose toute en douceur, profondément féminine, qui plonge dans la vie d'Elizabeth Cook, épouse de l'explorateur anglais James Cook, qui lui survécut d'ailleurs de 50 ans et qui enterra ses six enfants, avant de mourir elle-même à 94 ans, en 1835. Tout de suite, dès ces premières pages, on adopte un rythme qui n'est pas celui d'aujourd'hui, mais celui d'une époque où l'on communiquait par lettres et où les femmes de marin pouvaient passer des années sans caresser le visage de leur mari, sans pour autant cesser de l'attendre et de l'aimer, toutes imprégnées de leurs souvenirs.

Invitée d'honneur du Salon du livre de Montréal cette année, la Néerlandaise Anna Enquist a commencé sur le tard sa carrière d'écrivaine. D'abord psychanalyste, pianiste et mère, c'est en s'éloignant de la musique qu'elle s'est retrouvée plongée dans la littérature. Depuis, ses oeuvres explorent certains thèmes récurrents comme la maladie et le deuil.

Des enfants et des deuils, on peut dire qu'Elizabeth Cook en a connu. Des grossesses vécues en l'absence de son mari, parti conquérir le vaste monde, de la Calédonie au Canada, au Québec même, où il participa à la Conquête de 1760. Des deuils aussi, des enfants morts avant même d'avoir connu leur père, ou plus tard, en mer, alors qu'ils tentaient de suivre ses pas.

«J'ai découvert James Cook lorsque je visitais le musée James-Cook, en Grande-Bretagne. Je trouvais cette époque, la seconde moitié du XVIIIe siècle, très intéressante. C'était une époque de découvertes scientifiques et d'effervescence musicale», dit-elle, jointe au téléphone chez elle, à Amsterdam.

Mais tant de choses avaient déjà été écrites sur James Cook, «trop de choses», dit-elle, qu'elle prit le parti d'écrire sur la femme de ce dernier, qui elle-même semblait être une force de la nature. «C'était une femme très forte, et je me demandais ce qui l'avait motivée à vivre si longtemps», dit l'auteure. En fait, a-t-elle conclu, au cours des cinquante dernières années de sa vie, Elizabeth Cook a tenté de résoudre l'énigme de la mort de son mari, décédé aux mains des indigènes pendant qu'il était à Hawaii, qu'il avait appelé alors les îles Sandwich. «Il y a une controverse au sujet des circonstances de sa mort», dit Anna Enquist. Pour certains, Cook est mort d'une maladie tropicale. D'autres ont dit qu'il était devenu cruel et se serait fait des ennemis. Anna Enquist, pour sa part, a choisi d'expliquer sa mort par un déséquilibre psychologique croissant, qu'il l'aurait rendu inapte à assumer son rôle de chef d'équipe.

«Nous avons les journaux de gens qui l'entouraient, mais les journaux de Cook lui-même, relatant les dernières semaines de sa vie, n'ont pas été retrouvés», dit-elle. Selon elle, Cook l'explorateur se trouvait alors dans un cul-de-sac. «Il venait d'un milieu très humble et il a fini sa vie dans les cercles les plus élevés de la société, mais il n'était pas à l'aise dans ce milieu. Et quand il était sur le bateau, à ce moment-là de sa vie, il faisait des erreurs, il n'arrivait pas à contrôler son équipage. Il était face à un mur», dit-elle. Et n'était-il pas tout simplement tentant, pour cet homme qui avait nommé tant d'îles du Pacifique, de mourir dans l'une d'elles, comme pour mieux se l'approprier?

Les difficultés du retour

«J'ai choisi le personnage d'Elizabeth pour des raisons techniques, et non pour répondre à des aspirations féministes», dit Anna Enquist. Reste que la vie d'Elizabeth, avec ses grossesses et ses accouchements ainsi que ses préoccupations quotidiennes, était bien loin de celle menée par son mari, au bout du monde. Mais, alors que James Cook était tout centré sur sa vie hors du foyer, Elizabeth reste à terre, stoïque et patiente. Chaque fois qu'il quitte son foyer pour un voyage au long cours, James Cook laisse sa femme Elizabeth enceinte derrière lui. Et pourtant, si l'on en croit le roman d'Enquist, cette femme était toute imprégnée des projet de son mari, qu'elle aidait dans ses réalisations, qu'elle accompagnait chez le roi. Le titre du roman fait d'ailleurs référence à une période où James Cook décide de revenir vivre auprès de sa famille, période au cours de laquelle sa femme participera activement à ses travaux professionnels.

«Pour avoir vécu avec un musicien qui partait longuement en tournée, je sais ce que c'est que d'élever des enfants en l'absence de son mari et de vivre un déséquilibre à son retour», explique l'auteure. C'est d'ailleurs dans le rythme du quotidien, vu à travers les yeux d'Elizabeth, et dans sa profondeur psychologique que le roman prend toute sa force. Car Anna Enquist a fait une place certaine à la fiction dans l'histoire de ce couple étonnant, resté soudé à travers les ans malgré l'écart d'âge et d'espace. De leur fils Nat, par exemple, elle a fait un musicien contrarié par les ambitions navales de son père à son endroit. Leur fille, Elly, morte lorsqu'elle n'était qu'une enfant, hantera quant à elle toute sa vie sa mère, qui n'a jamais remis au monde une autre fille. À la fin du livre, Elizabeth aura accès à des pages inexistantes du journal de Cook, qu'elle brûlera avant de mourir.

«Des voisins ont raconté qu'effectivement Elizabeth Cook avait brûlé des documents avant de mourir», raconte Anna Enquist.

L'écrivaine a d'abord abordé la littérature par la poésie. En 1991, elle a publié son premier recueil de poésie, Soldier's Song. Lorsqu'on lui demande s'il y a un lien entre sa pratique de la psychanalyse et la littérature, elle dit qu'il s'agit dans les deux cas de traduire les émotions en mots. Mais la littérature la rapproche plutôt de la musique, qu'elle a dû délaisser lorsqu'elle s'est vue débordée par ses obligations familiales et professionnelles. La musique est d'ailleurs un thème qu'elle a beaucoup exploré dans l'un de ses romans précédents, Le Secret. Son premier roman, Le Chef-d'oeuvre, l'a rendue célèbre en 1994.

***

Le retour

Anna Enquist

Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin

Actes-Sud,

Paris, 2007, 493 pages