Des croix au pays des humains

La plupart du temps, on passe à côté d'elles sans les voir. Elles ne protestent pas, humblement postées dans le paysage, comme le relent d'une autre époque. Dans un magnifique ouvrage, les Éditions du Passage ont décidé de rendre hommage aux croix de chemin qui se dressent dans le paysage québécois de la frontière américaine jusqu'en Gaspésie.

Les photos, superbes, signées Vanessa Oliver-Lloyd, photographe et paléoanthropologue, sont accompagnées de textes issus de plumes renommées: Serge Bouchard, Raoul Duguay, Hélène Pedneault, par exemple. D'autres textes racontent, quant à eux, la petite histoire de certaines croix de chemin érigées au fil des ans, ici pour remercier le ciel d'un sauvetage au cours d'un naufrage, là pour encourager des villages entiers à la tempérance.

En fait, le phénomène de la croix de chemin prend son origine dans les menhirs bretons. «Les premiers missionnaires chrétiens ne voulurent pas heurter les cultes locaux. Ils reprirent ce matériau, le granit, d'abord pour y graver des croix, ensuite comme socle pour les y planter», explique-t-on dans le livre. On peut d'ailleurs y regarder de curieuses photos de menhirs surmontés de croix ou ornés d'images du Christ!

Au Québec, les croix de chemin se divisent en trois types: la croix simple, sans ornement, la croix aux instruments de la passion, dont le marteau, les clous, la couronne, l'éponge ou encore le coq du reniement évoquent la crucifixion du Christ, et le calvaire.

Plus que de simples symboles religieux, les croix ont une fonction sociale. «Tant qu'il y aura une croix en vue, nous sommes au pays des humains», écrit joliment Serge Bouchard à ce sujet. C'est le «titre foncier du paradis sur terre», dit-il encore.

Chaque croix a son allure, chaque croix a son histoire. Celle du mont Royal, par exemple, aurait été érigée par Maisonneuve pour remercier Dieu d'avoir fait cesser une pluie diluvienne, en 1642. Maisonneuve l'aurait d'ailleurs portée lui-même jusqu'au sommet! Elle fut détruite dix ans plus tard, et celle qu'on voit aujourd'hui n'a été reconstruite qu'en 1924, par la Société Saint-Jean-Baptiste, grâce à 85 000 écoliers qui vendirent des timbres pour la financer.

Mais, des 2000 à 3000 croix que l'on trouve au Québec, d'autres ont une histoire plus humble. À Saint-Fabien, dans le comté de Rimouski, par exemple, Louis Gagnon a érigé une croix sur le terrain de son père pour remercier la Providence de l'avoir exempté de la guerre en 1917. À Saint-Antoine-de-Tilly, le rescapé d'un naufrage aurait érigé une croix pour remercier le Seigneur de l'avoir sauvé. Autrefois, on plantait une croix sur un terrain où serait ensuite construite une église, le phénomène donnant d'ailleurs de la valeur au terrain. Et, dans le canton de Warwick, dans les Appalaches, on compte dix croix de chemin répertoriées et bien entretenues, autour desquelles on assiste d'ailleurs encore à certains rassemblements au mois de mai. D'autres croix encore semblent bien intimidées par un environnement qui a changé au fil des ans, comme cette croix de la rue Jean-Talon, à Montréal, perdue devant un poste d'Hydro-Québec.

«Je n'aime pas ce que les croix ont représenté pour les Québécois.es, et pour les femmes en particulier, écrit Hélène Pedneault, dans un texte intitulé La Croix invisible. Je ne veux pas qu'elles reviennent contrôler nos vies, je ne veux pas non plus qu'on les arrache, elles ne sont pas de la mauvaise herbe, je veux simplement qu'on retrouve la vue et qu'elles cessent d'être invisibles.»

En fait, la croix est un repère, comme le sont les menhirs, les dolmens, les inukshuks, voire les arbres, relève Serge Bouchard. «Il nous faut à tout prix éviter la cécité de l'âme.»

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Les Croix de chemin au temps du bon Dieu

Photographies de Vanessa Oliver-Lloyd, Éditions du Passage, Montréal, 2007, 224 pages

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