Emmanuel Carrère, écrivain et cinéaste

Emmanuel Carrère, 49 ans, adore que son film Retour à Kotelnitch soit bizarre, hirsute, atypique. Inclassable.
Photo: Pascal Ratthé Emmanuel Carrère, 49 ans, adore que son film Retour à Kotelnitch soit bizarre, hirsute, atypique. Inclassable.

On le connaît d'abord comme écrivain. Un écrivain dont les livres, traduits dans 30 pays, baignent dans un climat d'étrangeté angoissante. Mais c'est le cinéma qui amène l'auteur d'Un roman russe à Montréal ces jours-ci: la Cinémathèque québécoise présente une rétrospective Emmanuel Carrère.

À peine débarqué de l'avion, il s'apprête à aller présenter devant public son premier long métrage: Retour à Kotelnitch. Un documentaire, tourné dans un bled perdu de la Russie, pays pour lequel le fils de la célèbre soviétologue française Hélène Carrère d'Encausse éprouve un attachement particulier: son grand-père maternel était d'origine russe.

Retour à Kotelnitch sera projeté en alternance d'ici mercredi avec La Moustache, autre film signé Emmanuel Carrère. Une fiction, cette fois, tirée du roman du même nom qu'il a publié en 1986. Deux autres films adaptés de ses romans sont aussi au programme: L'Adversaire, de Nicole Garcia, et La Classe de neige, de Claude Miller.

Première constatation: l'homme de 49 ans a bonne mine, il n'est pas ivre. Rien à voir avec la gueule d'épouvante qu'il traîne dans son documentaire. Où il apparaît souvent saoul, désorienté.

Tout a commencé par un reportage pour la télé. En 2000. Emmanuel Carrère, qui a fait ses débuts comme critique de cinéma et scénariste, venait de passer sept années sur son livre L'Adversaire. Où il relate la vie d'un mythomane psychopathe, Jean-Claude Roman. Il avait besoin d'air.

Il s'est donc rendu en Russie, pour tourner l'histoire d'un soldat hongrois disparu en 1944 et retrouvé près de 60 ans plus tard dans un hôpital psychiatrique, à Kotelnitch. Une histoire qui faisait écho à sa propre histoire familiale: son grand-père maternel a disparu en 1944. Enlevé à Bordeaux, il a probablement été exécuté, pour faits de collaboration avec les nazis.

Une fois revenu à Paris, Emmanuel Carrère a complété le montage de son reportage. Mais le souvenir de son grand-père continuait à le hanter. De même que les images rapportées de Russie.

Parmi ces images, tournées au hasard: celle d'une jeune fille qui chante en s'accompagnant à la guitare dans un escalier. Une jeune fille nommée Ania, francophile passionnée. Et dont le compagnon, Sacha, dirige le FSB (ex-KGB) local.

L'idée de retourner à Kotelnitch pour tourner un documentaire a germé. «Je ne savais pas trop ce que je voulais faire au juste, mais j'avais envie de retrouver Ania et Sacha», explique Emmanuel Carrère.

Il s'est posé un mois avec une équipe de tournage dans ce patelin où il ne se passait rien. A retrouvé Ania, nouvellement mère, et Sacha, toujours aussi intrigant. A repris les beuveries de vodka. Et filmé, n'importe quoi.

«On filmait toutes sortes de trucs, sans but précis, se rappelle-t-il: la fête du village, des filles qui passent un examen, des bodybuilders qui s'entraînent... L'idée, c'était d'arriver à une sorte de documentaire sur la vie quotidienne dans une ville russe.»

Entre-temps, l'écrivain griffonnait dans un carnet. Des notes diverses, parfois en russe. Des notes souvent incompréhensibles, même pour lui. Plus tard, il en ferait un roman de nature biographique, son Roman russe (POL, 2007). Un livre exceptionnel, acclamé par la critique, où l'auteur lève entre autres le voile sur l'histoire de son grand-père maternel, jusque-là tenue secrète.

Mais de retour à Paris, à l'été 2002, Emmanuel Carrère n'a pas la tête à écrire un roman. Il croule sous le poids des images qu'il a rapportées de Kotelnitch. Il visionne et revisionne tout, sans savoir si ça se tient, si ça fait un film. «On avait 120 heures de rushes, j'étais incapable de choisir, je faisais de l'attention flottante, comme disent les psys. J'étais un peu découragé.»

Puis, quelque chose se produit. Un acte monstrueux. Ania et son bébé sont sauvagement assassinés. Emmanuel Carrère ne regarde plus ses images de la même façon. Ébranlé, il ne peut s'empêcher de retourner, une fois encore, à Kotelnitch.

Ce sont ses trois séjours là-bas qui servent de fil narratif à son documentaire. Le film prend des allures d'enquête. Ania a-t-elle été tuée par un fou, comme l'affirment les autorités? La mère de la jeune fille, elle, soupçonne son gendre d'être impliqué.

«Je ne pensais pas, pour des raisons de décence, que je pourrais filmer Sacha, et la mère d'Ania, raconte Emmanuel Carrère. Mais ça s'est fait tout naturellement. Au retour, en regardant les images, j'ai pris conscience de ce qu'on avait filmé: c'était d'une intensité émotionnelle extrême, d'une violence incroyable!»

Déstabilisant

D'entrée de jeu, dans Retour à Kotelnitch, on voit Emmanuel Carrère dans un wagon de train avec son interprète. Les deux hommes, dans un état d'ébriété avancé, discutent. De la mort d'Ania. Et de bien d'autres choses. Mais on ne comprend pas l'enjeu de leur discussion. On capte à peine leurs paroles. On distingue mal leurs traits. Le son est mauvais, la caméra est brouillonne.

On se demande sur quelle planète on est tombé. «Je reconnais que ça va contre toutes les règles de commencer un film comme ça», dit en rigolant Emmanuel Carrère. Il convient tout à fait que c'est complètement déstabilisant pour le spectateur. «Mais, lâche-t-il, j'adore ça.»

Il adore que son film soit bizarre, hirsute, atypique. Inclassable. «C'est le genre de film qui ne se programme pas. Ça ne se commande pas: ça arrive.» Il insiste: «Retour à Kotelnitch est la chose que j'ai faite dans ma vie dont je suis le plus fier.»

Puis, sans prétention aucune, il glisse: «Des films standards, il y a au moins cent mille personnes qui peuvent en faire, bien mieux que moi. Ce qui m'intéresse, c'est de faire le genre de films qu'il n'y a que moi qui puisse faire.»

Collaboratrice du Devoir



- Retour à Kotelnitch est présenté à la Cinémathèque québécoise ce soir, 3 novembre, à 21h, et le 7 novembre à 18h30.