La petite chronique - Le Paris de Kerouac et des autres

Au risque de paraître détestable aux yeux de ceux qui considèrent que le Satori à Paris de Jack Kerouac est un livre de grand intérêt, j'affirme que ce curieux texte n'a de valeur que dans la mesure où l'on considère qu'il s'imbrique dans un corpus que l'on juge inestimable.

Le texte reparaît dans la collection Folio bilingue. Le lecteur est donc à même de comparer texte original et traduction. Dans la mesure où je peux en juger, cette version française est juste. Bien sûr, si on insiste sur l'interprétation québécoise des réalités proposées, on pourra toujours tiquer. Tel n'est pas mon propos.

Le projet naïf de Kerouac de retrouver ses ancêtres en France ferait sourire si on n'avait de l'auteur, au préalable, une image plus que favorable. De l'illumination qu'il aurait reçue à Paris, on ne saura presque rien. Le récit que l'auteur d'On the Road nous livre est à la fois stimulant et pitoyable. Le moins que l'on puisse avancer, c'est que la France institutionnelle des années soixante n'était pas un terreau idéal pour accueillir le poivrot qu'était alors notre auteur.

On peut trouver injuste qu'une secrétaire de Gallimard l'ait ignoré avec hauteur, mais est-il évident qu'un éditeur américain protégé comme un président des États-Unis l'ait accueilli autrement? Sans rendez-vous, puant l'alcool, mal fagoté, parlant un patois à peine compréhensible même pour un Québécois, comment pouvait-il espérer davantage?

Il reste donc, pour moi en tout cas, un récit imagé qu'on lit d'un trait, titillé par des notations originales dont la sincérité ne peut être mise en doute. Mais guère plus.

M'a intéressé bien davantage un livre intrigant intitulé Paris, musée du XXIe siècle. Le dixième arrondissement. L'auteur, Thomas Clerc, nous livre une sorte de carnet. Il y est, bien sûr, question de ce coin de Paris que les touristes connaissent mal, mais aussi de ce qu'inspire au narrateur la vie d'aujourd'hui. Journal personnel en quelque sorte, conversation à bâtons rompus en même temps que quadrillage systématique d'un quartier, rue par rue, numéro par numéro.

Foisonnent des affirmations étonnantes et, partant, intéressantes. Par exemple: «Je donne tout Paul Éluard (et tout Jean Anouilh) pour une seule case de Tintin.» Un auteur qui a de ce genre d'irrévérence est rarement indifférent. Thomas Clerc ne l'est surtout pas. Constatant la dégradation urbaine à laquelle Paris n'échappe pas, il note: «Quand un commerçant médiocre arrive, on en prend pour vingt ans.»

Une entreprise de ce genre n'est possible que pour un promeneur. Thomas Clerc l'est éminemment. Il note, l'air de rien: «La flânerie, activité masculine, où l'écrivain promène sa vision genrée du monde, connaît peu de flâneuses. La piétonne sans but pourrait passer pour une fille "qui cherche".»

Ce promeneur d'élite, qui se promène en même temps dans sa mémoire et son émotivité, nous apprend des tas de choses sur sa ville. Il y a même à Paris une rue Dieu. Elle «vaut tous les blasphèmes» puisqu'elle a été attribuée à un général mort au XIXe siècle. «Habiter une rue est un choix d'époque», lit-on. Comment en douter quand on constate les faveurs et les défaveurs d'un quartier selon les périodes. Ce ne sont certes pas les habitants du Plateau Mont-Royal qui en disconviendront.

Ne surtout pas s'imaginer que cette analyse au peigne fin d'un coin de Paris est le fait d'un grincheux passéiste. Au contraire, on tombe fréquemment sur des notations bien contemporaines et les termes anglo-saxons à la mode ne sont pas rares. Même le tabac suggère une remarque qui n'est peut-être pas fausse: «Je ne fume pas mais je regrette l'extinction progressive de la cigarette, signe du caractère moralisateur de l'époque, voire de son caractère anti-politique. On s'accorde du chômage, pas du tabac.»

Collaborateur du Devoir

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Satori à Paris

Jack Kerouac

Gallimard, coll. «Folio bilingue»

Paris, 2007, 231 pages

Paris, musée du XXIe siècle

Le dixième arrondissement

Thomas Clerc

L'Arbalète Gallimard

Paris, 2007, 250 pages

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