La vie estradinaire du pôvre petit moâ

Photo: Jacques Grenier

Près de deux ans après sa disparition, la vieille galoche sympathique nous manque toujours. Dans le portrait que brosse Georges-Hébert Germain de l'homme au «déficient manteau», on découvre que Sol a fait plus qu'endosser le drolatique rôle du «vagabond à rien» sous son chapeau cloche, il a épousé de tout son être, à force de harcèlement textuel, la cause des sans-abri, des sans-argent et des sans-rien.

Allergique à tous les «vils brequins» de la finance et à la «satiété de consommation», Marc Favreau a mené sa vie privée comme sa carrière. De façon entêtée et redevable qu'à lui-même. Il s'est forgé un chemin à force de coups de gueule, en marge des systèmes, des cercles artistiques et des institutions.

C'est littéralement le profil d'un libre-penseur-né, d'un rebelle avec une cause, réfractaire aux sentiers balisés, que choisit de dépeindre Georges-Hébert Germain — un ami de la famille — dans ce bouquin de près de 300 pages. En Marc Favreau, il y avait plus qu'un clown rouge et rigolo. Il y avait son alter ego, son double, sa copie carbone, dont l'habit «d'embarrassant sans abri» servait à exprimer de façon cinglante ce qui le tenaillait jusqu'au plus profond fond des tripes.

L'idée d'une biographie sur Marc Favreau, disparu le 17 décembre 2005, est née un matin pluvieux de juin 2006, lors d'une cérémonie intime organisée à Abercorn par son éternelle complice et compagne de vie, Micheline Gérin, pour enterrer les cendres de son amoureux disparu.

Amie de Georges-Hébert Germain, la femme de Favreau, approchée par de nombreux éditeurs, lui demande alors d'écrire la biographie de Sol.

«J'ai accepté parce que Micheline était une amie et que plusieurs choses me fascinaient chez Favreau. Sol, c'était plus qu'un artiste, c'était un esprit encyclopédique. Il savait tout sur tout, sur les arbres, sur les animaux. Il dévorait les guides, les encyclopédies, les ouvrages de référence», soutient son biographe.

Germain remonte le fil de la vie de Favreau et dépiste très tôt en lui un autodidacte dans l'âme. Avide lecteur mais pitre à l'école, cet esprit solitaire a acquis la plupart de ses vastes connaissances hors des bancs d'école. Jeune et assoiffé de liberté, il suivait déjà sa propre voix et ruait à la moindre tentative d'embrigadement. Éternel marginal — même dans les jeunes cadets de l'armée —, il fera tout pour aboutir dans la fanfare, là où l'on faisait la fête! Décrocheur à 17 ans, il apprend son métier dans les coulisses du TNM, comme décorateur, bien avant de se retrouver sur les planches.

C'est grâce à Micheline Gérin, son amoureuse, étudiante à l'École nationale de théâtre (ENT), qu'il a trouvé sa voix dans le théâtre, et dans la vie tout court. Il fut pendant plus de 50 ans un mari aimant, un père, un partenaire. Elle était sa «mère veilleuse». Lui et sa «fleur de fenouil» ne se quitteront plus jusqu'à sa mort.

Très tôt dans sa carrière, Favreau revêtira la peau de personnages qui collent à son âme de rebelle. Avant sa rencontre fatidique avec Sol, il joue avec brio les personnages subversifs créés par Molière, Marivaux, Dario Fo, Alfred Jarry et Octave Mirbeau, pour multiplier les pieds de nez aux riches et aux figures du pouvoir. Préférant les fourbes lucides aux tout-puissants ou aux jeunes premiers, il découvre le pouvoir subversif du rire.

L'ouvrage de Georges-Hébert Germain jette d'ailleurs une lumière sur la longue gestation du personnage de Sol, que Favreau semble avoir porté en lui comme un embryon depuis ses tout premiers pas au théâtre. Il personnifie d'abord un clown rouge, naïf et niais, un bon à rien qui devait être le faire-valoir de Bouton, le clown blanc. Or l'auguste Sol, qui ravit les jeunes, occupe bientôt tout le plancher. L'émission est toutefois retirée des ondes, dans la foulée de la grève des réalisateurs de Radio-Canada en 1958.

Sol avec lui-même

Il faudra près de dix ans avant que Sol ne renaisse de ses cendres, dans Sol et Gobelet en 1969. De retour avec son langage «vermouilleux», ciselé par Favreau, le clown devient le virtuose du mot-valise. L'histoire du plus célèbre tandem de pitres qu'ait connu la télévision prend fin quatre ans plus tard, après avoir propulsé les cotes d'écoute des émissions pour enfants à des sommets inégalés.

Littéralement habité par son personnage, Marc Favreau ne veut alors pas retourner au théâtre. «J'ai un clown dans ma vie», dira-t-il à ses proches.

Depuis ce jour jusqu'à sa mort, il vivra en union libre avec son parfait double, cet attachant délinquant en loques à qui la parole permettait tout, même les jugements les plus acerbes sur notre société. Il triomphera d'abord au Québec avec Les Îufs limpides en 1972, avant de briller à Avignon en 1977, puis sur les scènes européennes pendant plus de 25 ans. Encore aujourd'hui, plusieurs de ses monologues écrits il y a 30 ans demeurent brûlants d'actualité.

«On s'arrache les cinq condiments, on se tire sur la pipeline, on déterre les moratoires, on se traite de musulmenteurs et ça pétarabe, ça pétarabe, ça pétarabe... » (Le Fier Monde). Dommage que le livre ne contienne que peu de ces extraits qui permettent de constater l'extrême lucidité du personnage.

Malgré l'éclatante carrière de Sol, son biographe confie le malaise que vivait l'artiste avec la gloire. «C'était quelqu'un de très secret. Quand les gens le reconnaissaient dans la rue, il y avait un malaise chez lui. Il n'aimait pas le clinquant, l'esbroufe et la vantardise», explique Germain.

Imperméables à la machine promotionnelle, lui et sa compagne ont tourné seuls pendant près de 25 ans en Europe, sans que jamais Favreau ne fasse grand cas du succès qu'il remportait sur les scènes de la francophonie avec Rien détonnant, Je m'égalomane à moi-même ou Je persifle et je singe. «Marc et Micheline, c'était une entreprise artisanale. Ils faisaient tout eux-mêmes: promotion, affiche, booking, etc.», raconte Germain en entrevue. Adulé par les plus grands clowns, de Bernard Haller à Raymond Devos, et souvent comparé à Queneau et Prévert par la presse française, Favreau restera humble et simple toute sa vie.

Malgré la symbiose qu'il vivait avec son frère siamois au manteau rapiécé, Marc Favreau faisait passer sa vie privée avant tout. «Certains artistes sont dévorés par leur art. Pas lui», insiste Georges-Hébert Germain. Hors des planches, une fois son «déficient manteau» raccroché, il coulait le parfait bonheur à Abercorn, en Estrie, auprès des siens, dans son cocon, son domaine familial défriché, imaginé et bâti de ses deux mains et à la sueur de son front.

Tellement discret, ce Favreau, qu'il ne dira rien du cancer qui le rongeait. «Docteur, j'ai eu une très belle vie, j'ai été chanceux et comblé», dira-t-il tout simplement au toubib qui lui annonce le fatal pronostic. Jusqu'à six semaines avant sa mort, il poursuivra sa tournée en dépit des traitements de chimiothérapie qui le terrassaient. Il sortait de scène, puis s'effondrait dans la voiture, au bout de ses forces.

Mais cette «estradinaire» histoire d'un homme bienheureux avec sa «solitude», la douce moitié du drôle de pistolet ne la lira jamais. Sa «fleur de fenouil» s'est elle aussi envolée, en mai dernier, avant même que les premières lignes de ce livre qu'elle souhaitait voir publier ne soient couchées sur papier. Au paradis des clowns, elle effeuille probablement la marguerite aux côtés de sa belle galoche de mari.

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L'homme au déficient manteau

Georges-Hébert Germain

Libre expression

Montréal, 2007, 280 pages