Lise Tremblay, révoltée tranquille

«Le roman est plus vrai que la vie», croit Lise Tremblay, qui revient en force avec un roman consacré au passage délicat de l’enfance à l’adolescence.
Photo: Pascal Ratthé «Le roman est plus vrai que la vie», croit Lise Tremblay, qui revient en force avec un roman consacré au passage délicat de l’enfance à l’adolescence.
«Mon but dans la vie, explique Lise Tremblay en ce magnifique après-midi d'octobre où nous nous rencontrons pour discuter de ce nouveau roman, c'était de dresser le portrait d'une époque.» Mais entre le livre rêvé et celui qu'on arrive à faire, c'est souvent le grand écart. «Les livres dont je rêve sont très bons, poursuit-elle en riant, tandis que les livres que je fais sont des livres d'humains.»

Née à Chicoutimi en 1957, Lise Tremblay enseigne depuis près d'une vingtaine d'années la littérature au Cégep du Vieux-Montréal. Écrivaine célébrée dont l'oeuvre s'impose tranquillement — La Danse juive a remporté le Prix du gouverneur général en 1999 et La Héronnière, un recueil de nouvelles, lui a valu trois prix littéraires majeurs —, elle commente son récent changement d'éditeur, ayant quitté Leméac pour Boréal: «Il y a eu des décisions qui ont été prises chez Leméac avec lesquelles je n'étais pas d'accord. Des décisions qui ne me concernaient pas directement mais avec lesquelles je me sentais très mal à l'aise, et c'est pourquoi je suis partie. On ne voyait plus l'avenir de la même manière... » Une séparation où les deux parties sont restées en bons termes, assure-t-elle. Un saut qui n'est jamais facile à faire pour un écrivain, qu'on se le dise, et surtout pas à 50 ans: «Je me trouvais vieille pour faire ça», reconnaît spontanément Lise Tremblay en éclatant de rire.

Écrire sur l'enfance

La Soeur de Judith est un livre qu'elle portait depuis une quinzaine d'années. «Je pense qu'il y a beaucoup de tendresse dans mon livre. Je n'aurais pas été capable de le faire avant. Je n'avais pas les outils. Pour écrire un livre sur l'enfance, il faut que tu sois vieux, assure-t-elle. Il faut avoir définitivement quitté l'enfance. Et à 50 ans, c'est vraiment ce qui se passe, tu es dans l'autre partie de la vie.»

Et s'il n'en avait tenu vraiment qu'a elle, Lise Tremblay n'aurait jamais utilisé une narratrice de 11 ans. «Ce n'est pas un choix, ça s'est imposé à moi. Je n'aurais jamais fait ça! C'est un travail épouvantable pour que ça marche et que ça sonne. É-pou-van-ta-ble!», insiste-t-elle en détachant chaque syllabe et en levant les yeux au plafond.

«J'ai l'impression d'avoir été chargée de conscience de trop bonne heure», dira-t-elle. La conscience du monde, celle de la réalité dans laquelle elle a grandi. Chargée de la conscience aussi du pouvoir que pouvait apporter l'écriture. «Ma mère écrivait beaucoup de lettres pour les voisins ou des amis de mon père qui ne savaient pas écrire. Des gens complètement démunis devant la complexité de la vie, pris avec des problèmes ou des demandes de pension ou d'assurance-chômage. Elle avait beaucoup de pouvoir avec ça. Elle n'était pas payée, mais on lui apportait souvent de l'orignal ou des perdrix», explique-t-elle en haussant les épaules. C'est le monde dans lequel elle a grandi.

«Quand j'écrivais le livre, je me disais: je fais mon Rue Saint-Urbain, confie cette lectrice fervente de Mordecai Richler. Ç'a donné autre chose, bien sûr, mais je la trouve intéressante, cette galerie de personnages et de destins dans laquelle j'ai été élevée.» De destins tordus ou empêchés aussi, comme ceux de nombreuses femmes dont on devine les silhouettes en arrière-plan du roman, mères au foyer, religieuses enseignantes.

La condition des femmes, la pauvreté ordinaire, la stratification sociale à Chicoutimi: son regard se rallume tandis qu'elle semble tout à coup prendre conscience de l'impact de sa rencontre avec le travail du sociologue français Vincent Gaulejac. «Un écrivain fabuleux, assure-t-elle. Et quand j'ai lu La Névrose de classe, je me suis dit: c'est ma maladie!... » Ce sont ses multiples lectures qui lui ont lentement permis de rassembler et de rendre possible le roman qu'elle avait en tête.

Une mère pas comme les autres

Bien que le roman s'intitule La Soeur de Judith, qui est une amie de la gamine de 11 ans qui nous raconte l'histoire, le personnage de la mère de la narratrice lui vole en quelque sorte la vedette, tant cette figure y est forte et omniprésente. Une femme éduquée, athée, anticléricale. Une mère différente, caractérielle, excessive et perpétuellement en colère. Et pour ces mêmes raisons source de honte pour une fillette de 11 ans qui ne cherche qu'à être comme les autres.

«Le personnage de la mère est fort, et j'ai eu une mère forte, reconnaît Lise Tremblay tout en prenant soin de rappeler qu'un roman est d'abord et avant tout une construction. Une mère qui était très déterminée à ce qu'on se sorte d'un certain milieu et qui faisait en sorte que, étant donné le milieu où on était élevés, on était toujours en porte-à-faux. Parce qu'on n'était jamais comme les autres. Et quand tu es enfant, ce que tu veux, c'est être comme les autres, totalement comme les autres. Moi, j'avais une mère qui s'occupait de politique, qui avait des idées, mais j'aurais préféré qu'elle soit comme les autres mères du quartier, c'est-à-dire qu'elle fasse le ménage et qu'elle reste dans la maison. Qu'elle n'aille pas toujours aux réunions à l'école, qu'elle ne se mêle pas de nos notes... C'était une mère difficile à assumer à l'époque.»

Cette mère qui lui a légué sa révolte, sa capacité d'indignation, elle lui a sans doute fourni aussi sans le savoir le meilleur moteur pour créer. «Il faut que la pulsion soit forte, reconnaît-elle, sinon on ne le ferait pas. Je pense que les romans sont plus vrais que la vie. La réalité, elle est aussi dans les livres, elle n'est pas juste dehors. Un roman, pour moi, c'est réel quand l'émotion est vraie et quand tu sens que l'auteur a été proche de lui. Je pense que, quand on lit La Soeur de Judith, on est à Chicoutimi en 1968, on est dans cet univers-là. J'ai essayé d'être vraie dans l'émotion où j'étais à 11 ans.»

Accepter d'être un peuple minoritaire

«Ce n'est pas un choix, d'être écrivain.» Une malédiction? «Je le fais parce que ça m'aide à vivre, mais en aucun cas je considère que c'est un choix. Pas dans mon cas... Je n'ai jamais voulu ça. Je viens à peine de finir ce livre-là et je m'étais dit: cette fois j'arrête, c'est assez, je suis fatiguée... Mais c'est recommencé. C'est plus fort que moi. J'ai besoin de raconter des histoires qui soient enfermées dans un livre. Écrire un livre, c'est comme Bernard Voyer qui marche dans le Nord, comme les athlètes qui se défoncent, c'est une affaire de fous, une sorte de quête qui est toujours à recommencer», confie celle qui aime souvent se décrire à la blague à ses amis comme une «schizophrène fonctionnelle».

«J'aimerais tellement écrire un bon livre un jour, un vrai bon livre», confie cette écrivaine perfectionniste qui soumet systématiquement son travail à quelques proches triés sur le volet et qui ne craint jamais de prendre tout son temps avant de le déposer chez son éditeur. Ce livre parfait, ultime, «vraiment bon», c'est sa quête. Un livre de la trempe de ceux de Russell Banks, par exemple, qu'elle admire et qui revendique comme elle une américanité forte et tranquille. «Il faut accepter d'être un peuple minoritaire, poursuit-elle. C'est la réalité. Je pense qu'il faut se positionner. Je suis traduite en islandais, en anglais, je vais être traduite en italien... J'ai compris que j'étais ce que j'étais. La littérature québécoise est une littérature coloniale, c'est en tout cas ma vision des choses, comme la littérature nord-africaine, et ils [les Français] n'ont aucun intérêt à ce que les "Indiens" des colonies soient meilleurs qu'eux. Une fois que tu as compris ça, tu ne peux plus être malheureux de la situation.»

«C'est important de se positionner, de savoir d'où on vient. Et c'est aussi pour ça que j'ai fait La Soeur de Judith.»

Collaborateur du Devoir