Entrevue avec Michel Lessard - Quatre siècles d'objets nous contemplent

Une brique. Mille cent quatre pages pleines à ras bords de faïence française et d'armoires à pointe de diamant, mais aussi de plateaux de bières et de petits jésus de plâtre. La Nouvelle Encyclopédie des antiquités du Québec est non seulement la somme d'une sommité, le travail d'une vie pour l'historien Michel Lessard, c'est aussi la mise en commun de mille et une collections privées, l'expertise conjuguée de tout un monde d'antiquaires et de brocanteurs, véritable courtepointe de la mémoire collective, fabriquée à la grandeur de la Belle Province.

L'entrevue a lieu chez l'éditeur, rue Amherst. Rue d'antiquaires. Pas de bonnetières Nouvelle-France à peinture d'origine dans les vitrines, pas plus que de barattes à beurre, d'appelants ou de coutellerie américaine fin XIXe. D'une devanture à l'autre défilent un secrétaire en teck, des lampes en bakélite, une chaîne hi-fi en forme de soucoupe volante, une table en formica et chrome qui ressemble à une Oldsmobile de 1958, une poupée Patof. Des antiquités, ça? Tous ces objets d'un temps relativement récent, ou leurs équivalents, sont pourtant inclus dans la monumentale et définitive Nouvelle Encyclopédie des antiquités du Québec, grand oeuvre de l'historien Michel Lessard, qui paraît 36 ans après la modeste mais pionnière Encyclopédie des antiquités du Québec, du même Lessard, où l'objet gossé, forgé ou sculpté main était souverain. À chaque génération sa définition. «Une encyclopédie dans un champ spécifique est toujours à refaire, commente Lessard dans son introduction, à récrire puisque le regard sur la culture matérielle varie continuellement, au gré des courants de société, des modes et des idéologies mises de l'avant par une collectivité. [...] Aujourd'hui, ce terme [d'antiquité], utilisé au singulier ou au pluriel, s'applique à tout article venu d'hier.»

Le fait est que les objets de récente mémoire livrés au fil des pages — feuille de musique de L'Hymne au printemps de Félix, tailleur prêt-à-porter de chez Eaton, thermomètre Kik Cola en tôle émaillée — frappent bien plus l'oeil et le coeur que d'ancestrales raquettes. Pourquoi? «Parce qu'ils racontent une histoire dont le souvenir est encore vif, explique Lessard. Il y a un lien émotionnel. Il y avait ces objets chez nos grands-parents, au restaurant du coin. J'ai voulu que ce livre touche le plus large public possible. Il faut d'abord que nous nous reconnaissions à travers certains objets pour comprendre que l'ensemble de ces objets, tout ce corpus, constitue notre culture matérielle.» Du familier au muséal, la seule différence est temporelle, comprend-on. Du «cheval sauteur au galop, bois et métal, Europe, milieu du XIXe siècle [...] retrouvé chez des gens de Sainte-Anne-de-la-Pérade» au «revolver à rouleau de pétards, avec munitions... métal, papier et poudre noire, vers 1955», l'émotion est la même, et la simple juxtaposition de ces objets y contribue.

«Tout ça, c'est nous autres!», s'exclame Lessard. «Même les jouets manufacturés aux États-Unis que l'on commandait par les catalogues, c'est nous autres. Ça fait partie de nous. Quand on feuillette ce livre, on trouve un corpus qui dit notre goût et notre manière. C'est un livre qui nous nomme, qui nous signe. Ça regarde ce qu'on a produit, et ce qu'on a utilisé. Non seulement les objets que nous avons produits de façon artisanale, domestique ou industrielle, mais aussi ceux qu'on a fait venir d'ailleurs, la vaisselle que la Compagnie des Indes occidentales faisait venir de Chine, les grès salins anglais qu'on retrouvait en plein Régime français. Par nos ports de mer, on a accueilli des objets de partout dans le monde. La culture matérielle québécoise est un amalgame, mais c'est notre amalgame. Ce n'est pas le Way of Life Center qu'on est en train de créer sur le terrain des anciennes usines de la General Motors à Sainte-Thérèse-de-Blainville: ça, c'est autre chose, c'est vraiment l'uniformité mondiale.»

Collections et collectionneurs avant tout

Différent de la mouture de 1971, ce livre l'est aussi par ses sources, aussi multiples que majoritairement privées: jamais les collectionneurs n'ont-ils été aussi utiles, pour ne pas dire essentiels, à un ouvrage patrimonial. Même dans son triptyque de livres de prestige paru dans les années 90 (Objets anciens du Québec, Meubles anciens du Québec, Antiquités du Québec, toujours aux Éditions de l'Homme), l'approche de Lessard demeurait plus institutionnelle. «J'ai découvert que les meilleurs conservateurs du patrimoine sont les collectionneurs. Par exemple, à Thetford Mines se trouve un monsieur Robert Vachon, un optométriste qui a amassé une collection de lampes à huile exceptionnelle, que l'on envie partout en Amérique du Nord. Sa matière est subdivisée, documentée. De chaque modèle, il sait tout, autant sur le plan technique que sur le plan stylistique, les techniques de fabrication, la provenance, etc. L'État ne peut atteindre ce degré de connaissance, ne peut aspirer à une telle collection, c'est une question de passion. Pour un travail d'ordre encyclopédique, imaginez le temps, l'énergie épargnés: tout est là, les objets, le savoir. C'est inestimable.»

Lessard, chez qui la conscience du temps qui passe est une seconde nature, pense invariablement à l'avenir de ces témoins rassemblés du passé, et ne sort jamais de chez un collectionneur avant d'avoir posé la fatidique question: que va-t-il advenir de tout ça? «J'ai tellement vu d'affaires tristes arriver, à la suite de décès de collectionneurs. Ces collections, autant que possible, doivent demeurer entières. Comment? En les valorisant. En les faisant connaître. Je mets des collectionneurs en contact avec le Musée de la civilisation à Québec. Je les nomme — quand ils le veulent bien — dans le livre.» Ainsi les collections privées deviennent-elles parfois les excroissances non officielles du réseau muséal. Ainsi les collectionneurs sont-ils investis de responsabilités. «Plus on révèle ces collections, plus on les met en valeur, plus l'idée même de la conservation par les particuliers des objets patrimoniaux fait son chemin. Bien plus qu'avant, les gens gardent leurs choses anciennes. Une éducation se fait. Les rabatteurs des antiquaires, qui ratissent la province, trouvent moins d'objets à bon compte.»

L'équation est simple pour Lessard: un peuple qui valorise les objets de son passé se valorise lui-même.

L'équation entre valeur patrimoniale et valeur en argent n'est pas aussi évidente. L'historien n'a jamais inclus, à la manière américaine, de guide d'évaluation des objets (magnifiquement) illustrés dans ses livres. «Je ne veux pas lier un objet à un prix. Mais c'est vrai que la valeur en argent a une importance, et j'ai demandé à mon éditeur de rendre disponible à la consultation sur Internet toute une série d'outils complémentaires à cette encyclopédie: une bibliographie constamment mise à jour, un glossaire et une liste d'évaluations qui correspondrait aux illustrations numérotées.»

Le travail ne finira pas là. Malgré une santé fragilisée, et surtout une vue défaillante — il a perdu l'usage d'un oeil et l'autre faiblit —, Michel Lessard a livre après livre sur le feu. Un ouvrage sur Québec pour le 400e, une histoire de la photographie au Québec, etc. Le Québec, encore et toujours. «Ma grande tristesse, c'est de penser à tous les livres qui nous manquent, que je ne verrai sans doute pas de mon vivant. Nous n'avons pas encore entre deux couvertures une histoire de l'architecture au Québec! On n'a pas une histoire — valable! — de la peinture au Québec, pas plus que de la sculpture... » À ces mots, l'historien ouvre les bras, comme s'il voulait étreindre le pays tout entier. «Tout ça est affaire d'appartenance. De fierté. J'espère que les gens ressentiront de la fierté en feuilletant cette encyclopédie. Tous ces objets, c'est notre identité nationale.»

Collaborateur du Devoir

***

LA NOUVELLE ENCYCLOPÉDIE DES ANTIQUITÉS DU QUÉBEC

Michel Lessard

Éditions de l'Homme

Montréal, 2007, 1104 pages

Disponible en librairie à compter du 29 octobre; une séance de signature aura lieu à la librairie Collectophile le 3 novembre à 14h (www.librairiecollectophile.com).

À voir en vidéo