Poésie - Les traces du texte

Quand les mots sont achevés, que le recueil existe enfin, que reste-t-il? Que dire pendant que les mots font trace, que le texte accentue l'existence? Marquer le temps et l'inscrire, retenir l'effervescence, concentrer l'émotion et la parole au plus près de cette vie qui court, qui va de la conscience à la réalité, voilà ce que tente de cerner la première partie du nouveau recueil de Nicole Brossard, précisément intitulée Après les mots. Ce recueil emporte l'admiration, il est marqué d'un sceau d'authenticité que traduit une langue parfaitement contrôlée.

Les textes nous sont donnés comme des lignes de fuite ou d'accès, le paysage appelant sa propre réalité textuelle: «Paris, Prague ou Venise seront à l'horizon / des masses bleues vers lesquelles tu marchais / avidement croyant te rapprocher de la civilisation / tout autour il y aura du silence / un pont de la neige.» Là, tout juste au détour des mots, surgit l'inquiétude de la disparition, de la désespérante absence de certitude que les poèmes pourraient bien apporter. Mais, présences éphémères, les textes dérobent une part du monde: «L'angoisse et la rêverie qui te donnaient tant l'impression que la liberté de chérir et d'imaginer existait pour toujours n'étireront plus en toi leur chemin d'énergie.»

Nicole Brossard nous confie qu'après l'écriture, il y aurait eu comme le sentiment d'un abandon fracassant qui renvoie l'auteure à sa destinée. Pour l'heure, et par chance, elle aspire «l'oxygène lent de tout l'alphabet».

Sous le titre Le Dos indocile des mots, Nicole Brossard nous propose, en seconde partie, un jeu oulipien autour d'un abécédaire: une lettre de l'alphabet, à la fois, générant des poèmes curieux. Tout se passe comme si l'incertitude et la profondeur du début avaient besoin d'être décantées, autrement mais toujours sérieusement, par cette sorte de recherche philologique qui s'y met en place, par exemple dans cette strophe consacrée au «A»: «Autodafé, agraphie (perte de la capacité d'écrire) et actée (une plante vivace des bois à follicules ou à baies)». Par contre, notons que Brossard ne renonce ni à son ton ni à la force de frappe des mots qui s'y entrechoquent.

Si c'est le mot «après» qui sert de lien anaphorique au début de presque tous les poèmes de la première partie, c'est l'expression «comme c'est étrange» qui module l'incantation de la troisième et dernière partie, intitulée C'est étrange. La poète y décline les anomalies, les objets de surveillance, les gadgets modernes, les pouvoirs extrêmes, les souffrances des êtres, comme si l'énumération avait la force des listes de Georges Perec ou une fonction de mémoire: «dis-le comme c'est étrange / la tendresse / la colère qui fait plier les roses sur son passage / le bien le mal en surface / l'odeur des lilas, les caresses / la nuit qui nous surprend / comme dans un numéro de cirque / avec des gros silences et du maquillage».

Ce recueil est d'une rare densité comme d'une rare beauté. Il faut suivre Nicole Brossard quand elle demande: «donne-moi une allumette / il fait noir dans notre humanité». Il faut se donner à soi-même ce plaisir de lecture qui ouvre sur la lucidité.

Collaborateur du Devoir

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APRÈS LES MOTS

Nicole Brossard

Écrits des Forges / Éditions Phi

Trois-Rivières / Luxembourg, 2007, 84 pages