Littérature française - Les sensations de Fottorino et de Foenkinos

Éric Fottorino est devenu directeur du Monde en juillet dernier.
Photo: Agence France-Presse (photo) Éric Fottorino est devenu directeur du Monde en juillet dernier.

À 47 ans cette année, le regard pur, l'abord simple et la chance en main, Éric Fottorino a été nommé directeur du Monde, à Paris en juillet, dans une tourmente qui laissait présager des enjeux à défendre. Depuis, il a donné Baisers de cinéma. Et le voici en lice pour quatre grands prix littéraires. Qui est donc ce Niçois rebondissant, journaliste doublé d'un romancier?

On le dit homme de plusieurs vies. À 20 ans, il pédalait six heures par jour, se pensant une carrière de professionnel en cyclisme. Mais il couvrait déjà des rubriques variées, en journaliste prompt, fiable et efficace. On le vit bientôt ici à l'économie, là au fait divers, comme chroniqueur, puis grand reporter au Monde, couvrant les enjeux géopolitiques en Guinée, en Amérique du Sud ou aux nouvelles de Guantánamo.

Sa curiosité a fait de lui un homme libre, une plume aguerrie. Là où on ne l'attendait pas, c'est dans la fiction. Or, Fottorino joue aussi de cet instrument. Sur neuf ouvrages publiés (Caresse de rouge, Korsakov...), il a obtenu huit prix. Pas les plus connus, certes, mais par ses constructions habiles et son écriture nette, aux traits peu appuyés, il plaît. Il se distingue.

L'homme l'écrivain

Tenant de l'aventure singulière, il a porté le raffinement jusqu'à écrire Korsakov quatre fois. Baisers de cinéma a la même fluidité, et sa crédibilité dans le registre biographique s'avère troublante. On voudrait dire de son personnage: c'est lui, le fils au père évanescent, héros triste dans sa chambre noire; lui, l'enfant d'une arrière-scène théâtrale, d'un décor de plateau, né de mère illustre, inconnue, comme il le prétend.

Mais est-ce lui, ce garçonnet du roman, qui se promène avec son père, à neuf ans, au Jardin des plantes? Non, impossible. La scène est fantasmée. Pour un peu, dirait-on, on sentirait le lion du zoo. Parions-le. Pour ce trouble, cette atmosphère de réalité estompée, Fottorino sera sans doute récompensé.

De plus près, qu'apprend-on? Qu'adopté par le mari de sa mère, Éric Fottorino rencontre son père, juif marocain, à 17 ans. Or, dans Baisers de cinéma, ce fait de vie, s'il est éclairant, a subi les métamorphoses de l'écriture. L'empreinte indélébile de la relation impossible se niche, tout au plus, dans un désir fou de fiction.

On pourrait donc jurer que, dans ce roman, tout est vrai, à commencer par le portrait du père, photographe de stars, qui en est le pivot: «Je n'avais pas imaginé que je devrais un jour m'occuper de ses intérêts, lui qui m'avait éloigné de tout et d'abord de la grande affaire de ma naissance.» Pourtant, le «je» (maître Hector) qui campe ce récit sert la fiction, à savoir hanter une relation perdue, un secret, emporté tel par un absent derrière une lentille. Mais en creux, dans le regard d'un enfant en quête de filiation, le réel défile sur le mode illusoire: «Dans les années soixante, on le croisait aux studios de Boulogne en compagnie de jeunes gens qui s'exerçaient à vivre de leurs rêves.» Nestor Kapoulos, Jean-Louis Huchet, Éric de Max, Mucir, Gaby Noël, maîtres au générique, ont partagé et fait grandir ce rêve...

Ils sont admiratifs, ces projecteurs anonymes, braqués sur le visage des vedettes les plus célèbres, ainsi embellies. Fottorino en choisit un. Plutôt muet, grave, épris mais incapable de prononcer le verbe aimer, ce magicien des immortelles, en faisant étinceler l'idéal, fait germer sans le savoir l'idée d'un couple parfait. L'amour enclos d'une étoile crève l'écran. Sur le plus simple tirage, une seule loi, un cri, une fureur de vivre, passion fidèle à la Nouvelle Vague: nulle beauté jamais ne comblera le désir d'aimer.

Aux artisans du 7e art, ce sympathique et envoûtant Baisers de cinéma offre un miroir reconnaissant. Comme Jean-Jacques Schuhl, pour Ingrid Caven, il y a sept ans. Tout le monde, pour l'avoir contemplé et idéalisé au moins une fois, reconnaîtra ces temps.

Casse-gueule

Qui se souvient de David Foenkinos? Au départ, c'est une provocation de langue. Réflexion sur le succès et l'insuccès, en forme de panne d'inspiration, ce roman habile, pivotant sur son propre vide, a saisi les jurés du Femina, qui entendent en discuter. Le narrateur est celui du Potentiel érotique de ma femme, un ouvrage à succès, paru il y a dix ans. Vieilli, décadent, au bord de l'impuissance, mais aussi vraisemblable qu'une autofiction, le personnage ne passera peut-être plus que dans les conversations de salon. À moins de se laisser, par la lecture, rebondir avec lui d'accident en invention. Intérêt inégal, sujet casse-cou, le malaise vous tient jusqu'au bout.

C'est vrai qu'il est drôle, ce Foenkinos, au bord de la redite plate et d'une veine guimauve bien encombrée. Pourtant, son personnage ordinaire accroche, en exhibant ses faiblesses et ses maladresses, son blues de la page blanche et son narcissisme éculé: «Depuis le jour du train, je n'avais pas eu d'imagination romanesque, mais il me semblait que l'imagination s'était répandue partout ailleurs dans mon quotidien.» B. a.-ba du roman. L'inspiration est partout. Hourra. Les misères du petit-bourgeois rappellent Houellebecq. Bien mené sans être inoubliable, ce roman honnête est amarré entre l'angoisse et le rêve. La sentimentalité, qui risque de nous rattraper comme le rhume, chez Foenkinos, se guérit par l'autodérision, conscience de ce qu'est une vie ratée, comme d'un mauvais roman.

Collaboratrice du Devoir

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Baisers de cinema

Éric Fottorino

NRF Gallimard

Paris, 2007, 191 pages

Qui se souvient

de David Foenkinos

David Foenkinos

NRF Gallimard

Paris, 2007, 180 pages