Entretien avec Margaret Atwood - « Ce mot “féministe”, ça veut dire quoi exactement ? »

Margaret Atwood
Photo: Margaret Atwood

De passage à Ottawa pour la présentation de sa pièce The Penelopiad, l'écrivaine canadienne anglaise Margaret Atwood parle de féminisme, d'autobiographie, de poésie et de sa vision du monde.

Lorsqu'on lui demande si The Penelopiad est une version féministe de L'Odyssée, Margaret Atwood répond: «Ce mot "féministe", ça veut dire quoi exactement? Pour certaines personnes, le seul fait d'être une femme et d'écrire, c'est un acte féministe... En fait, je pense qu'il y a autant de féminismes qu'il y a de femmes. Bien sûr, The Penelopiad expose un point de vue féminin, mais est-ce que ça en fait une oeuvre féministe? Je ne sais pas... Peut-être que le fait de donner une voix à une femme qui n'en avait pas, c'est du féminisme... peut-être.»

Dans cette oeuvre qui fut d'abord un roman avant qu'elle ne l'adapte elle-même pour le théâtre, Margaret Atwood donne la parole à Pénélope, l'épouse du héros de L'Odyssée. Mais il ne s'agit pas vraiment de la Pénélope décrite par Homère, l'épouse modèle qui attend patiemment son courailleux de mari: «Ma Pénélope n'est pas la Pénélope souffrante, pleurante, loyale, etc., décrite par Homère. En faisant ma recherche, j'ai trouvé des sources mythologiques où Pénélope est décrite d'une manière très différente... Certains avancent même qu'elle aurait couché avec ses 120 prétendants! Je pense que, pour diriger le royaume d'Ithaque comme elle l'a fait durant 20 ans, sans aucune préparation, Pénélope devait être une femme très intelligente et très déterminée.»

Oeuvre autobiographie

En même temps qu'elle adaptait The Penelopiad pour le théâtre, Margaret Atwood a publié deux livres. The Tent (McClelland & Stewart, janvier 2006) est une sorte de «divertissement littéraire», formé de courts textes (essais, nouvelles, poèmes et réflexions) qui avait tous été publiés précédemment (dont l'un dans un calendrier allemand!). Quant à Moral Disorder (McClelland & Stewart, septembre 2006), c'est une série de nouvelles, arrangées de manière à former une histoire continue. Selon Margaret Atwood, c'est son oeuvre la plus autobiographique à ce jour: «En fait, c'est ma vie si je n'étais pas moi... Comme l'héroïne de ces histoires n'est pas un écrivain, ce n'est pas vraiment moi. De plus, j'ai fait quelques petits changements: par exemple, dans trois des histoires, l'héroïne vit sur une ferme alors que dans la vraie vie, je ne vis pas sur une ferme... Mais pour le reste, c'est réellement basé sur ma vie, ou plutôt sur la vie que j'aurais pu avoir si je n'étais pas devenue écrivain... C'est comme un album de photos dont chacune raconte un moment important dans la vie de cette femme: l'arrivée d'une nouvelle petite soeur, l'adolescence, le mariage, etc.»

Moral Disorder n'est pas le premier roman de Margaret Atwood à saveur autobiographique. Surfacing, son second roman, publié en 1972, est aussi très intimement lié à sa vie réelle. Traduit en français et publié par Grasset au milieu des années 1970, Faire surface fait l'objet d'une nouvelle traduction et sera réédité cet automne chez Robert Laffont. Dans ce thriller psychologique, Margaret Atwood revisite le nord du Québec, une région intimement liée à ses souvenirs d'enfance: «J'ai vécu une grande partie de mon enfance dans le nord de l'Ontario et en Abitibi. Encore aujourd'hui, j'y reviens chaque été parce qu'on a gardé cette petite cabane de bois rond, au nord du Témiscamingue, dont je parle dans le livre. Le paysage que je décris dans le livre est bien réel. C'est un paysage qui me parle beaucoup, parce qu'il est associé à toutes les étapes de ma vie, de ma petite enfance à aujourd'hui. D'ailleurs, il figure dans plusieurs de mes poèmes, avec ses lacs et ses forêts de conifères et de feuillus.»

Pessimiste ?

Parce qu'en plus d'avoir publié une vingtaine de romans, Margaret Atwood est aussi poète, avec une douzaine de recueils à son actif, dont le plus récent vient tout juste d'être publié (The Door, Houghton Mifflin, septembre 2007). Comment le roman et la poésie cohabitent-ils dans son imaginaire? «À mon avis, le roman et la poésie mettent en cause deux parties du cerveau très distinctes. Pour écrire un roman, on utilise la même partie du cerveau que pour converser ou pour raconter des histoires; pour la poésie, c'est la partie du cerveau qui est associée à la musique ou aux mathématiques. De plus, les deux naissent dans des circonstances tout à fait différentes. Pour écrire un roman, il faut bien sûr un peu d'inspiration, mais ensuite, il faut travailler et travailler encore, souvent durant plusieurs années. Pour la poésie, il faut créer un espace vide et attendre... C'est un concept presque bouddhiste! On ne peut pas forcer un poème à arriver... Le poème arrive ou pas! C'est un peu comme si on utilisait une main pour écrire de la prose et l'autre pour écrire de la poésie. Donc, je suis ambidextre! Je dirais même que j'ai deux personnalités, et que ma personnalité poétique est beaucoup plus sinistre que ma personnalité romanesque.»

Quand on lui fait remarquer que plusieurs commentateurs sont d'avis que son oeuvre romanesque est aussi plutôt sinistre et pessimiste, Margaret Atwood rétorque: «Je ne suis pas pessimiste! Si je l'étais, si je croyais que tout est noir et qu'il n'y a pas d'espoir pour l'humanité, je n'écrirais tout simplement pas!» Elle explique que ses romans futuristes (tels que A Handmaid's Tale, The Blind Assassin et Oryx and Crake) tirent directement leur origine des oeuvres de H. G. Wells, George Orwell, Aldous Huxley et d'autres écrivains de l'après-guerre qui ont marqué son enfance: «J'ai grandi durant l'âge d'or de la science-fiction et je me suis nourrie de ces histoires. Au bout du compte, j'ai gardé une véritable fascination pour les histoires qui se déroulent sur notre planète, dans un futur possible. Pour moi, c'est un moyen d'interroger la société en prenant des idées et en les amplifiant, pour montrer les conséquences possibles de nos actes. Mes romans sont comme des mise en garde: "Regardez mesdames et messieurs, voici ce qui pourrait arriver, voici ce vers quoi nous nous dirigeons".»

Quand elle veut se réconforter, Margaret Atwood replonge dans son passé pour s'en inspirer: «Le passé est plus réconfortant, parce qu'on sait comment ça se termine... Le futur est inquiétant parce qu'on ne sait pas comment tout cela va finir... Le futur est ouvert mais le passé est fermé, et ce qui est fermé est plus réconfortant.» Dans son prochain roman, Margaret Atwood nous entraînera-t-elle vers le futur ou vers le passé? Elle ne veut pas le dire: «En ce moment, je suis en train de terminer un roman, mais je n'en dirai pas un mot avant sa publication, qui devrait se faire à l'automne 2008.»

Collaboratrice du Devoir

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