Coup de patte

Homme à femme de Frédéric Pajak.
Photo: Homme à femme de Frédéric Pajak.

Aux ors et aux paillettes de fin d'année, il est une solution de remplacement qui n'a rien d'austère dès lors que le talent éclate à chaque page: c'est le dessin. Frédérik Pajak est né à Suresnes, en banlieue de Paris, d'une mère alsacienne et d'un père polonais, lui-même peintre, aquarelliste au talent méconnu, ayant toujours pensé que l'art pouvait être accessible à l'ouvrier comme au bourgeois. Au fil des albums parus ces dernières années, le travail de Pajak sur Nietzsche, Joyce et Apollinaire n'est pas passé inaperçu dans ces pages (L'Immense solitude avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese sous le ciel de Turin, 1999; Le Chagrin d'amour, 2000; Humour - Une biographie de James Joyce, 2001; tous parus aux PUF). La force d'évocation des dessins de Pajak tient en partie à ces traits épais, à ces couleurs tourmentées, à ces masses sombres que vient tempérer la sorte d'humour qui naît de l'observation de frères en désespoir.

Frédérik Pajak a le trait mélancolique, volontiers autobiographique. Il mêle des épisodes de sa vie au récit d'existences de philosophes, de peintres et d'écrivains de prédilection, suggérant ainsi les subtiles résonances que la lecture suscite en chacun. Chez lui, le texte n'a pas pour but de rehausser le dessin, ni de s'en faire l'écho mais, tout autant que le dessin, de signifier l'impossibilité humaine, la lourdeur de l'homme, quand il lui faudrait être un dieu.

Cependant, il y a de quoi se réjouir avec la parution de Première partie (PUF), qui rassemble trois oeuvres de jeunesse de Pajak: Les poissons sont tragiques, Fredi le Prophète, qui met en scène son alter ego sur un mode doux-amer, et Martin Luther, inventeur de la solitude, premier jalon de la série de récits bio/autobiographiques qui vaudront à l'auteur la reconnaissance publique et critique que l'on sait.

Ce Pajak première manière vit à Pigalle, pauvre gribouilleur qui ne connaît personne et propose aux journaux, qui les dédaignent une fois sur deux, les contorsions existentielles d'une étrange ménagerie humaine. Martin Luther..., quant à lui, peint dans toute sa verdeur scatologique le moine défroqué à l'origine du schisme protestant, mais il situe les faits survenus au XVIe siècle dans l'Allemagne contemporaine. Abyssal et déroutant, le décalage est surtout révélateur de la permanence des entreprises humaines.

Mais les ennemis de Luther ne sont pas qu'à Rome. Celui-ci les passe en revue. En smoking et noeud papillon, ses notes à la main, voici Erasme, devant deux micros sur pied, façon salle de bal des années 60. Maître de cérémonie? Politicien? Humoriste, peut-être. Quoi qu'il en soit, il va parler, tandis qu'un Luther obsédé éructe sa colère sur celui qui «barbouille le bonheur éternel et lui donne une apparence béate».

C'est donc sur la sensibilité de Frédéric Pajak que s'ouvre cette édition spéciale du cahier Livres consacrée aux beaux livres de fin d'année. Une seconde édition suivra la semaine prochaine. À ces débauches de couleurs sur papier glacé que sont les beaux livres, il fallait en somme un contre-point différemment somptueux, et c'est Première partie, de Frédérik Pajak, qui le fournira, de même que le premier numéro d'une revue, Le Cahier dessiné, qui paraît chez Buchet Castel, avec comme raison d'être le genre du dessin, toutes époques réunies.

«Vendre un dessin dans un journal, c'est un peu comme vendre son âme, explique Pajak, dans Première partie. Il est rare d'avoir un interlocuteur dans une salle de rédaction.» Par sa concision, sa force de frappe, le journalisme a pourtant fait bon ménage avec le médium, en particulier au XIXe siècle. Avec le temps, la pratique semble s'être raréfiée. Des croquis et des vignettes tyrannicides, il reste des caricatures, des échos, quelques réussites toujours prisées, comme les dessins de Sempé, reproduits, avec d'autres oeuvres, dans ce premier numéro d'une revue bisannuelle riche en réflexions. «La plupart des journalistes, comme leurs chefs, poursuit Pajak, se croient très supérieurs à leurs lecteurs. Ils les prennent pour des parfaits idiots. Ils croient qu'il est nécessaire de parler idiot pour être compris des idiots. Alors, quand il faut dessiner pour les idiots des idiots, on se sent vite très mal.» Que Pajak respire mieux. Grâce à lui, pendant quelques heures, on se découvrira plus intelligent qu'on ne l'avait cru et, tant qu'à faire, un peu moins seul.

PREMIÈRE PARTIE
Frédérik Pajak
Presses universitaires de France
Paris, 2002, 356 pages

LE CAHIER DESSINÉ
Textes et dessins de Sempé, Tal Coat, Gustave Doré, Albert Yersin
Numéro 1 (octobre)
Buchet Chastel
Paris, 2002, 160 pages