Chanson - Toutes les filles de son âge

À Mireille lui demandant qui, selon elle, personnifiait l'espoir de la chanson française au féminin, Barbara avait répondu: «Je ne vois que Françoise Hardy.» Trente années ont passé depuis cette déclaration. De plus jeunes sont venues, se sont épuisées. Catherine Lara, en semi-retraite, s'est recyclée dans le nouvel âge; Véronique Sanson, en panne d'inspiration, bêle dans la bergerie. Pendant ce temps, patiemment, la «yé-yé girl from Paris» a poursuivi son oeuvre discographique, avec ses hauts (La Question, Le Danger) et ses bas (la période Jonasz-Yared), sans jamais céder aux modes, sans jamais perdre sa raison d'être et son sens du mot juste.

Le portrait qu'en fait Gilles Verlant dans ce magnifique album en noir et blanc n'est pas conjugué au passé. C'est au contraire l'hommage au présent d'une auteure-interprète moderne, active, à l'affût des nouveaux sons, phare de deux générations d'artistes (de Daho à Biolay) qui voient en elle la dernière radiographe de la vérité des choses.

À 58 ans, Françoise Hardy chante encore, écrit pour elle et pour d'autres de petits bijoux en forme de questions sans réponses. Ceux qu'elle livre à l'auteur de ce portrait sobrement sous-titré Ma vie intérieure (du titre d'une chanson country gravée sur L'Éclairage) ont été pour l'essentiel recueillis à l'occasion d'un portrait filmé en 1996 pour Canal + (à la suite de la parution de l'album Le Danger). Sont venus compléter l'affaire quelques entretiens plus récents (coïncidant avec la sortie de Clair-obscur) et d'autres, plus anciens, archivés notamment sous la couverture de Superstar et ermite, le livre qu'Étienne Daho et Jérôme Soligny, fans finis, ont écrit sur elle au milieu des années 80.

Superbement mis en page, le texte, clair et bien écrit, est entrecoupé d'extraits de chansons non identifiées — formant ainsi un jeu de piste pour hardymanes —, eux-mêmes jouxtés de photos noir et blanc qui renvoient un écho poétique à ces mots. Verlant fait la part belle à celles de Jean-Marie Perrier, photographe «officiel» de Hardy, premier amoureux de la timide petite Parisienne élevée par sa mère en l'absence de son père marié à une autre.

Il est presque impossible, quand on parle de Françoise Hardy, de dissocier l'oeuvre de la vie personnelle. Car la seconde, à commencer par l'histoire d'amour de la chanteuse avec l'impossible Jacques Dutronc, est au coeur de la première. Depuis 30 ans, les chansons d'amour de cette croqueuse d'étoiles sont autant de messages personnels adressés à l'être aimé. Des messages pour secouer l'infidèle, pour épater l'imperturbable, égrenés sur un axe amoureux allant de la résignation («Et il est mon mur de pierre / Et je suis son bruit de fond») à la sérénité («En bref, si nous avions été tout autres / Nous ne nous serions sans doute pas aimés»).

Passionné mais professionnel, amoureux mais rationnel, Gilles Verlant survole tous les chapitres de la vie riche en rebondissements de cette femme pudique qui n'aime rien mieux que la constance et la stabilité. Des qualités que Françoise Hardy, à défaut de les vivre, a mises au service de son oeuvre, dont ce très bel album révèle l'étendue sans, comme nous, en voir la fin.