Bédé - Phylactère et luxure

C'est votre psychiatre, votre père ou votre geôlière; quoi qu'il en soit, vous désirez amadouer cet individu que vous savez — malgré ses défauts — bédéphile. Ou alors, à l'occasion des Fêtes, vous visez le bonheur d'un être cher, sachant pertinemment que, bien plus qu'une Jaguar ou qu'un voyage à Prague, des bubulles de luxe procureraient à la personne aimée un profond orgasme existentiel.

Le New York Times a dit de Jimmy Corrigan, signé par l'Américain Chris Ware, que c'était «probablement la bande dessinée la plus accomplie de tous les temps»; l'an dernier, le quotidien britannique The Guardian couronnait l'oeuvre du prix du meilleur premier roman, jamais accordé auparavant à une bédé. À la source de cet enthousiasme, la plongée dans l'univers d'un perdant solitaire, une approche formelle et narrative exceptionnelle. Jimmy Corrigan est un insipide fonctionnaire des postes, célibataire introverti qui, à 36 ans, rencontre son père pour la première fois de sa vie. Si le passage du temps est ici bien réel — on parle de mort, de vieillesse et d'enfance —, les frontières en sont estompées par le jeu constant du récit sur le fantasme, le flou entre le vécu et l'imaginaire. La représentation du temps se fait également sentir par le découpage. La prolifération des cases serait déjà singulière pour un album de format standard; dans un format à l'italienne, elle s'avère d'autant plus singulière. Comme si l'auteur, par ses aplats de couleurs, son graphisme préoccupé de géométrie et d'architecture, voulait épingler chaque fraction de seconde comme le ferait un entomologiste avec un insecte. En ce sens, la récurrence dans le livre — et jusque sur la jaquette de couverture — de schémas, de maquettes à plier et à découper, de pictogrammes, est à analyser.

Sur le plan narratif, malgré ses 380 pages, Jimmy Corrigan tient le lecteur sur le qui-vive et pour longtemps: un placement judicieux, donc, et un répit béni pour le citoyen affligé d'un interlocuteur trop bavard qui, au sortir de sa lecture, n'en sera que de meilleure compagnie.

Tard dit mais vieux motard que jamais

La toute fraîche parution du deuxième tome du Cri du peuple offre un excellent prétexte à la rencontre de Tardi, par ses entretiens avec Numa Sadoul, initialement parus en 2000. La version de luxe est dotée d'une couverture toilée, rigide, enrobée dans du papier bulle. Étant donné l'art abordé ici, c'est approprié, et les bulles pourraient de surcroît procurer un salutaire supplément d'oxygène aux passagers de sous-marin ou de fusée dysfonctionnels.

Essayiste, homme de théâtre et de lettres, Sadoul a déjà commis des interviews avec Hergé, Vuillemin, Moebius. Cette rencontre avec l'auteur des Adèle Blanc-Sec, de C'était la guerre des tranchées, propose d'éclairer l'homme et l'oeuvre d'un auteur qui a contribué à la maturité du genre. On aborde ici l'enfance de Tardi, son obsession pour la Grande Guerre, ses collaborations avec les romanciers Pennac, Manchette et bien sûr Malet, son rapport au politique, son cheminement esthétique. Richement illustrées, ces entrevues menées en 1997 comprennent une interview du romancier Pennac, menée en 1999, à l'époque où le duo s'affairait à ce qui s'intitulera ultérieurement La Débauche.

Une percée valable dans l'univers d'un auteur dont l'oeuvre a transcendé les limites du lectorat traditionnel de bande dessinée.

TARDI - ENTRETIENS AVEC NUMA SADOUL
Numa Sadoul
Éditions Niffle Cohen
Paris, 2002, 172 pages