Histoire - Paroles de pierre

On peut parfois avoir l'impression que l'art de l'ancienne Égypte a presque surgi du néant pour se manifester dans toute sa richesse. Et on arrive mal à faire le lien entre une quelconque tribu nomade et les splendeurs que la civilisation égyptienne nous a laissés au cours des millénaires.

Pourtant, les pyramides et leurs mystères, les tombeaux somptueux, les hiéroglyphes, la statuaire gigantesque qui ornait les grands temples, tout cela est le résultat d'une sorte d'élan spirituel. De la lente éclosion de la volonté des premiers Égyptiens de se relier aux mystères du monde. Voilà ce qu'illustrent les centaines d'images et le propos de l'archéologue italien Maurizio Damiano-Appia dans cet ouvrage colossal qui vient s'ajouter à une série de livres somptueux sur le plus riche témoignage artistique de l'humanité.

Images de vie

Dans une langue claire et souvent merveilleusement descriptive, l'auteur met cartes sur table dans sa préface: dans l'Égypte antique, tout reposait sur la parole. La parole qui possède le plus grand des pouvoirs: celui de la création. Dès le départ, pour les Égyptiens, «le nom de la chose évoque, crée, est la chose nommée». Transposé en images, cela donne les hiéroglyphes, qui sont, littéralement, «paroles des dieux».

Ce sont ces paroles des dieux qui sont mises en images dans les dessins de l'écriture hiéroglyphique, puis en relief dans les objets de culte, la statuaire et même les objets les plus quotidiens. Imprégnées de vie, les images préservent l'existence de la personne, de l'objet et de l'action pour l'éternité. Et, tout au long des millénaires, l'art de l'Égypte antique va se définir à partir de cette réalité première: l'art est un acte religieux, pas une représentation ou une interprétation.

Ceci posé, Damiano-Appia nous entraîne ensuite tout au long de ces 400 pages dans une aventure absolument extraordinaire qui correspond aux grandes oscillations du pendule de l'histoire égyptienne par rapport à cette réalité fondamentale. Les premières photos de l'ouvrage nous ramènent au paléolithique supérieur (40 000 - 9000 av. J.-C.) puis au néolithique. On verra ici des pièces qu'on a rarement vues ailleurs: des bols d'argile, des vases, des couteaux, des masques en terre cuite, même une peinture sur un drap funéraire en lin remontant à l'époque prédynastique, c'est-à-dire il y a presque quatre millénaires, et sur laquelle on devine déjà toute la finesse des artistes qui viendront ensuite.

L'ouvrage est divisé en une bonne douzaine de grands chapitres recoupant le découpage habituel par tranches dynastiques de l'histoire de l'ancienne Égypte: des origines de l'Ancien Empire jusqu'à la période romaine, on parcourra près de quatre millénaires. Quatre millénaires d'histoire inscrite dans la pierre tout autant que sur des palettes à fard, des bijoux finement ciselés, des statuettes préfigurant Giacometti ou des monuments somptueux reconstitués ici en 3D en tenant compte des plus récentes découvertes. Dans son texte et les images qu'il nous propose, l'auteur tient compte des fouilles et des travaux effectués jusqu'à l'an 2000. Et après avoir plongé dans ce livre-monument, on ne pourra plus jamais faire abstraction du fait que, tout au fond de l'histoire de l'Égypte ancienne, quelqu'un, quelque part, il y a plus de quatre millénaires, a gravé les paroles des dieux et que celles-ci ont franchi tout ce temps pour nous parler aujourd'hui...