Carrefours: La maladie d'Eisenhower

Jack Waterman, le célèbre personnage écrivain de Jacques Poulin, se fait vieux. Il commence à perdre la mémoire, et il le sait. Il appelle ça «la maladie d'Eisenhower». Fait-il exprès pour en déformer le nom? Jimmy, le jeune narrateur, croit que non, mais il s'abstient de le corriger. Il aime beaucoup Jack et il ne voudrait surtout pas le contrarier. Un écrivain qui perd la mémoire et qui n'arrive même pas à se souvenir du nom de sa maladie, c'est un peu la fin du monde. Et puis, c'est amusant comme expression, «la maladie d'Eisenhower». Pour un peu, on croirait que Jack continue d'habiter l'univers des mots et de jouer avec eux.

Mais les mots obéissent de moins en moins à Jack. Avant qu'il ne soit trop tard, il voudrait passer la main à un écrivain apprenti, capable d'entendre comme lui le «murmure des livres». Il choisit Jimmy, «le plus grand menteur du Vieux-Québec». Dès qu'il l'a vu entrer dans sa librairie, il a su qu'il tenait son homme. Jimmy lui a demandé d'où venait cet étrange murmure qui semblait sortir des livres. C'est, explique Jack, la voix des poètes qui lisent leurs vers, et il faut un don pour les entendre. En effet, chez Poulin, l'écrivain est, avant même d'être celui qui écrit, celui qui sait entendre la voix des poètes. Jimmy a ce qu'il faut pour être un véritable écrivain et pour remplacer Jack à la fois comme écrivain et comme libraire, donc pour poursuivre son oeuvre.

Ce souci de continuité est l'une des marques par excellence de l'écriture poulinienne. C'est devenu un cliché de parler de la ressemblance entre chacun de ses romans. Poulin multiplie les renvois à son oeuvre et manifeste une constance qui n'a sans doute pas d'équivalent dans le roman québécois. Ceux qui attendent désespérément que l'auteur du Vieux Chagrin change le décor de ses romans en seront pour leurs frais. En revanche, ceux qui adorent l'univers de Poulin seront servis à souhait par Les Yeux bleus de Mistassini: mêmes personnages (avec un chat, comme toujours), même ton, même phrase dépouillée, même atmosphère enveloppante, même idéalisme des sentiments, même culte du livre comme objet quasi sacré, mêmes références littéraires (Gabrielle Roy, Hemingway) et même ironie par rapport à ce mimétisme généralisé. «Vous trouvez que mes livres se ressemblent trop?», demande Jack à son éditeur. Bien au contraire, répond ce dernier. C'est même parfait ainsi, assure-t-il, mais sur un ton qui manque légèrement de conviction.

Jack aussi commence à manquer de conviction. Il se sait malade et refuse de s'en laisser conter sur ses qualités littéraires. «Quelque chose s'est détraqué dans ma tête», avoue-t-il sur un ton grave. Il lui arrive plus souvent qu'à son tour de mêler la réalité et la fiction et, dans celle-ci, de confondre l'original et la copie. Il s'imagine, par exemple, que certains personnages de Gabrielle Roy sont les siens. Au moment où sa mémoire flanche, le personnage atteint de «la maladie d'Eisenhower» n'a plus rien à dire de neuf. Il se laisse envahir par ce qu'il fut et devient de plus en plus absent au monde, brisé de l'intérieur. Les Yeux bleus de Mistassini est le plus poulinien de tous les romans de Poulin. Il pousse le plaisir de la répétition et du retour en arrière jusqu'au point où l'écriture bascule dans la folie du ressassement. Jack ne s'appartient plus que par intermittence et profite de ses moments de lucidité pour préparer sa sortie.

Et Mistassini? Elle porte le nom magnifique d'une rivière du Grand Nord et elle est la soeur de Jimmy, mais elle est bien plus que cela aussi. Avec elle, Poulin franchit un pas qu'il n'avait jamais osé franchir auparavant. Désormais, l'inceste entre frère et soeur (entre Jimmy et Mistassini) est consommé. Jack ne s'en formalise guère et les entoure au contraire de toute son affection. Il les invite chez lui et leur confie à tous les deux sa librairie. Faut-il s'en étonner? L'inceste est ici présenté comme quasi naturel, l'expression d'un désir profond et authentique. Jimmy et Mistassini forment un couple à peine différent de celui que constituaient Jack et la Grande Sauterelle dans Volkswagen Blues, ou Jack et Kim dans Chat sauvage. Qu'ils soient, dans ce cas-ci, frère et soeur ne rend que plus intense leur attachement mutuel. L'inceste semble moins une sorte de déviance ou de transgression que l'aboutissement logique du désir amoureux particulier qui traverse toute l'oeuvre de Poulin. C'est en lui, en ce désir, que Jack se prolonge, en choisissant pour successeur Jimmy, qui incarne aussi bien l'impulsion de ce désir que son intensité vécue.

L'inceste devient ainsi la métaphore du roman, et le déplacement du désir devient la condition de la continuité de l'écriture. C'est par cet inceste que Jack transcende la «maladie d'Eisenhower». Il s'efface, mais au prix d'un retour à l'identique à travers autrui. La librairie de Jack symbolise parfaitement le lieu de l'origine, une espèce de ventre maternel. Les références à l'univers fictif de Poulin sont du même ordre, aggravant l'impression d'un repli de plus en plus complet sur la littérature et de la littérature sur elle-même. La maladie de la mémoire produit un effet contradictoire: on s'attend à ce que l'écrivain atteint de la maladie d'Alzheimer oublie tout, y compris ses propres oeuvres. Or, ici, il devient incapable d'oublier ses fictions, de s'oublier soi-même. Il meurt de trop se ressembler.

LES YEUX BLEUS DE MISTASSINI
Jacques Poulin
Leméac - Actes Sud
Montréal-Arles, 2002, 190 pages