Récit - Lévitation et voyage

L'été dernier, Jean Pierre Girard sillonnait les routes du Québec avec sa fille Aurélie. Curieux de voir où le hasard pourrait les mener, tous deux s'embarquèrent à bord du Westfalia 1986 de l'écrivain, le coeur libre, avec une seule obligation en tête: rendre compte, par la plume, des trésors trouvés sur la route. La série d'articles alors publiés hebdomadairement dans Le Devoir provoqua des réactions, Girard recevant, affirme le principal intéressé, un nombre inespéré de réponses, questions, commentaires, formulés sur tous les tons. C'est de cet engouement — confidentiel, s'entend —, qu'est née l'idée de rassembler les textes en livre, ouvrant la voie à L'Est en West, huitième titre à s'insérer dans la collection «Mains libres» de l'éditeur Québec Amérique.

Savoureuses chroniques de voyage, ce livre, signé Aurélie et Jean Pierre Girard, n'a rien à voir avec les célèbres On the Road et Volkswagen blues. Si l'auteur partage avec Kerouac et Poulin une certaine fascination pour les routes et les dédales américains, son opuscule est loin d'être un pastiche de ces deux romans. Qui a déjà lu Girard (Les Inventés, mais aussi quatre recueils de nouvelles publiés à L'Instant même) connaît sa prédilection pour la digression, son ton irrévérencieux ayant, en quelque sorte, fait école. Ainsi l'auteur entreprend-il un périple qui le mènera hors de toute norme, celle-là même qu'il fuit comme la peste à travers le geste d'écrire. Le but de cet été d'errance n'était donc pas de participer à l'élaboration d'une tradition journalistico-touristique, mais plutôt de procéder, par intuition, à une reconquête du territoire, tant géographique qu'intérieur.

Aussi ludique qu'imprévisible, Girard annonce d'entrée de jeu que «l'idée demeure: prendre cet été le temps de vous décrire un peu de soleil et de pluie, savoir à qui je parle, et quand j'échappe une bêtise stratosphérique, mesurer votre belle indulgence envers le genre, puisque vous aurez bien entendu la grâce de l'attribuer à la pression énorme qu'on peut vivre dans un pneu, tiens.»

Le ton est donné et il n'est pas sans rappeler celui d'un chroniqueur chez qui l'amour du sport ainsi qu'une propension presque passionnelle pour les envolées cryptiques sont devenus fers de lance, raisons de l'écriture. Oscillant entre le cynisme et la raillerie (quand il ne s'abandonne pas à une franche camaraderie ou à une carnavalisation tous azimuts des formes littéraires contemporaines), Girard trace les grandes lignes de son dessein erratique, mettant en garde le lecteur qui tenterait de discerner, au fil des chroniques, le grave et le sérieux tapis sous le texte. «Vous étiez avertis, écrit-il dans le premier chapitre de L'Est en West (texte d'abord publié le 23 juin) de n'importe quoi, on verra bien si on peut parler de tout dans ce canard. Mais mode léger, ton badin quand c'est encore possible, comme si toutes nos recherches et nos études avancées convergeaient vers la paix, comme si nous cherchions tous réellement à rouler à proximité d'une joie, souverains et volontaires dans notre ténacité à sans relâche l'appeler.»

Sur la route, d'un bout à l'autre de l'été, Girard peuplera donc ses jours de conversations naïves, multicolores avec sa fille de huit ans (rapportées à intervalles sous la rubrique «Perle d'Au»), de remarques sur les «Anges» croisés au détour d'un village ou d'un champ, de fantasmagories qui lui viennent naturellement sous l'hypnose de la route. Qui a suivi le feuilleton estival trouvera peut-être un peu redondante la relecture de ces chroniques que l'auteur republie telles quelles. À l'inverse, lire les pages de L'Est en West pour la première fois, en plein hiver, est un petit bonheur qui se déguste lentement, en rêvant à ce que l'été prochain pourrait être. Sur les routes du Québec?