Roman français - Littérature au quotidien

Dans les pages de Quatre lectures, qu'il consacre à Michon, Bergounioux, Bichet et Barbéris, le critique Jean-Pierre Richard apostrophe Pierre Michon: «Comment devient-on Goya?» Car c'était le projet de Maîtres et serviteurs, paru en 1990 chez Verdier, que de répondre à cette question.

Il y avait alors affirmé catégoriquement: dans le cafouillage, le ratage, les mains souillées d'impureté, dans un «petit gâchis si juste, si conforme à la Création bâclée».

Non, Michon n'en est pas à un sarcasme près. Il glisse ses approbations et ses blâmes de biais, insaisissable et insolent. Le voici mêlant avec allégresse ses humeurs imprévues, sa curiosité boulimique des textes obscurs à son admiration des maîtres. Extatique ou mordant, Michon est un homme de caractère et de réaction.

Dialogue de lettrés

Jean-Pierre Richard, l'homme des sensations littéraires, est fasciné par le regard de l'écrivain sur Goya. Il vante les ingrédients jouissifs et rugueux dont Michon fait son art. Il les qualifie: «perturbateurs d'ordre et opérateurs de vérité». Rien de moins. Ce jugement, très juste, convient bien à l'écrivain, qui sait se montrer aussi fin et délicat que rustre. Qu'on pense aux personnages et aux figures réelles qu'il dépeint. Goya, vu par Michon, s'épaissit de la «poix» de ses antichambres; ses obsessions nocturnes l'acculent à la peinture de corps plombés.

Relue par Richard, la plume de Michon s'épaissit également, mais «glorieuse, gorgée et comme comblée d'extases sensuelles», renchérit le fameux essayiste des Stendhal, Flaubert, Mallarmé, Proust, Chateaubriand ou Céline. Comment devient-on Goya? À Richard d'y répondre, entraîné par sa lecture: «Il y aurait d'abord, peut-être, le simple vécu d'un être-au-monde, le sentiment chez l'homme, goyesque ou michonien, d'une fragilité, aussi bien temporelle que spatiale, l'épreuve d'une difficulté physique à être, à être sur ses pieds.»

Le vertige poétique passe de la prose à l'invention critique. Richard y fabrique un supplément d'humanité à partager. Inénarrable filiation, ô l'incontournable regard fasciné.

L'homme au pied qui achoppe et s'effondre, les yeux irradiés de lumière et des perceptions invisibles, c'est moins Goya que l'ivre et fragile Michon: «Et pourquoi ne pas imaginer que, dans la logique d'une filiation si difficile, Michon, par le texte que nous sommes en train de lire, tient lui-même sa partie, en héritier minuscule, hérétique, infidèle, et donc infiniment fiable, de Don Francisco Goya y Lucientes?»

Autour d'un prieuré

C'est avec un regard aussi charnel, en nouant des liens, qu'il convient de se laisser porter par les deux derniers volumes, presque des plaquettes. Michon publie Abbés, une chose originale et surprenante, et Corps du roi, tissé d'autobiographie.

Empruntant à un ouvrage de seconde main de 1844, Michon retourne à l'orée de l'an mil. On est aux confins de l'Anjou, du Poitou et du Limousin, sa terre natale. Dans la Vendée d'Èble et de Guillaume, frères rivaux, frères d'Église et d'armes, il y a un monastère, où un certain Pierre de Maillezais tient une chronique. Michon lit, puis raconte ces inconnus qui, de leur Moyen Âge obscur, galopent à travers lui.

La narration, brève et succincte, pétille de vie. Elle bruit des joies de la forêt et des scènes champêtres de l'ermitage. Avec la même liberté dont il s'est saisi de Goya, Michon attaque le monde des clunisiens non pas en historien, mais à coups de becs et à bras-le-corps, saisissant les poses grotesques de la vie campagnarde, la frénésie des pensées religieuses, le hallali de la chasse au sanglier.

La phrase chevauche ou ralentit, selon que Guillaume, Gaubert ou Gaucelin, ou bien Emma ou Emmangarde tient la cravache et frappe. Les corps mis à mal se tordent ou exultent, selon la violence de la prise ou celle du vouloir. Abbés est un texte suant d'énergie, où de brillantes formules campent des figures vives, puis les précipitent, à peine connues, croupir, carcasses d'os, dans la boue et la vase, comme des outres vides.

Un rythme haletant tient ces évocations. On sourit. On en jouit. Michon malmène son lecteur, jouant avec la beauté de sa langue comme d'un corps aimé. À travers lui, c'est le texte d'un autre qui revit. De ce «dit» médiéval, déjà colporté, il a fait une légende, un sujet de rire, un modeste éclat de poésie et de joie.

Entre l'oraison et le blasphème

Corps du roi comprend six brefs textes. Plusieurs hommages, l'un à Beckett, l'autre à Faulkner, le troisième à Flaubert et à Victor Hugo. Sans l'oeil de glace qui les perce et les tours de chien qu'il réserve à ses dieux, Michon trouverait-il à ajouter quelque chose, que leur oeuvre et leurs photos d'artiste n'aient pas déjà livré?

Il a trouvé la glose. Il l'invente, vociférante et maniaque, et il la modèle dans une prose d'or, où se découvrent la courbe galbée, la remarque érudite incidente, l'ange byzantin qui passe.

«Cette cloche de vingt tonnes tombée du ciel que son auteur prend sur la gueule, c'est le texte qui tue.» Le croiriez-vous, c'est de Flaubert qu'il raisonne, le paresseux de Croisset vautré dans la lecture avec luxure, l'oreille collée aux champs de vaches, «mugitusque boum». Lisez dans ce drôle de latin «et le mugissement des boeufs» cet hémistiche de Virgile qui servit à Hugo de titre à un poème, dans ses Contemplations; Michon s'inscrit en complice.

Que de dérobades et d'allusions ludiques, pour celle-ci, qu'il commentait récemment dans le journal Libération. Il «s'excrit», conclut Richard. Pour nous, Michon s'est donné l'art des cavernes pour modèle. Aussi sensible que mutin, il peaufine ses trouvailles. Lisez à propos d'Emma Bovary: «C'est la fente du ventre compliquée de pleurs.» Qui lui demandera encore: comment devient-on un «Grand Auteur»?

Quelques pages tournées, l'oraison se poursuit. De fief en royaume, d'abbaye en palais, de chambre d'hôpital — sa mère vient de mourir — en chambre de naissance — une fillette lui est née. Le voici au Caire, auprès du sultan Chabân et de son scribe, fabricant de gloire et de postérité. L'ombre de Booz s'étend.

L'ouvrage s'achève par une brillante évocation de la Bibliothèque nationale de France. Ses tours de livres y basculent dans le monde onirique, alcoolisé et visionnaire d'un modeste épigone de Booz. À l'Éléphant du Nil, on célèbre toujours Paris. Tant pis pour les bonzes si, sous sa plume batailleuse, s'y mêlent en passant le futile et l'accidentel, la plus modeste autobiographie.

ABBÉS
CORPS DU ROI
Pierre Michon
Verdier
Paris, 2002, respectivement 71 et 103 pages

QUATRE LECTURES
Jean-Pierre Richard
Fayard
Paris, 2002, 151 pages