Essais québécois - Un classique et son histoire

Téléroman le plus célèbre de toute l'histoire de notre télévision, Les Belles Histoires des Pays d'en haut constitue l'aboutissement d'une oeuvre littéraire, Un homme et son péché, au parcours absolument fascinant. Prix David en 1935, cet austère roman paysan publié en 1933 donnera naissance, en 1939, à un radioroman qui occupera l'antenne de Radio-Canada pendant presque 25 ans et, ensuite, à un téléroman qui sera diffusé de 1956 à 1970, sans compter de nombreuses adaptations théâtrales entre 1942 et 1953, deux films (trois, avec le plus récent) et même une version bédé réalisée en collaboration avec Albert Chartier pour le Bulletin des agriculteurs. À part Les Plouffe de Roger Lemelin, et encore, aucune autre oeuvre de notre tradition culturelle ne saurait revendiquer une telle longévité et une telle popularité.

Aussi, fasciné par le phénomène, l'écrivain Luc Bertrand a voulu en retracer la généalogie afin d'établir ses sources et ses ramifications tout en rendant hommage à son auteur et à ses artisans. Essai populaire sans prétention, Un peuple et son avare fourmille néanmoins d'éléments biographiques, historiques et anecdotiques à même de permettre une connaissance approfondie et une meilleure compréhension de l'oeuvre, surtout dans sa version télévisuelle.

Né à Sainte-Adèle en 1894, Claude-Henri Grignon vit donc son enfance sur les lieux mêmes qui inspireront son oeuvre. Son père, un médecin-cultivateur qui «fut un héros de l'épopée colonisatrice du nord de Montréal», sa maîtresse d'école, la belle Angélique, et plusieurs autres personnages de sa jeunesse revivront plus tard, sous sa plume, en donnant leurs traits à des figures centrales de son oeuvre, aux côtés de personnages historiques comme le curé Labelle et Arthur Buies. Homme de campagne et de colonisation, Grignon travaillera bien plusieurs années en ville, à Québec et surtout à Montréal, mais il restera à jamais marqué par la mentalité paysanne de la communauté qui l'a vu naître.

Penseur de droite, il se servira de son oeuvre pour chanter les vertus du mode de vie paysan et catholique, le seul valable, selon lui, pour assurer l'avenir des Canadiens français. Le portrait intellectuel de ce pamphlétaire que trace Luc Bertrand ne laisse planer aucun doute sur ses partis pris idéologiques: «éprouvant un mépris bien réel pour les neutres et les objectifs», Grignon entretient une «aversion pour la ville», «admire l'ordre qui règne dans certains pays européens dirigés par des chefs charismatiques (telle l'Italie de Mussolini)» et professe un antiféminisme radical qui l'amène à s'opposer au droit de vote des femmes et à déclarer, en 1962 (!), que l'émancipation de la femme constitue «un phénomène social aussi désastreux que celui de la désertion de la terre». Ses auteurs de prédilection: Léon Bloy, Barbey d'Aurevilly, Bernanos, Maurras et Daudet.

Ce militantisme, essentiellement réactionnaire, ne le quittera jamais. Il s'exprime, par exemple, à pleines pages, et dans un style d'une rare et réjouissante virulence, dans Les Pamphlets de Valdombre, publiés de 1936 à 1943. On le retrouve aussi, sous une forme différente, dans l'action politique de Grignon à titre de maire de Sainte-Adèle entre 1941 et 1949. Plus tard, dans les années 60, il persiste et s'incarne dans le rapprochement de l'écrivain avec l'Union nationale afin de contrer la popularité des libéraux de Lesage: «Homme de droite, Grignon voyait en Lévesque un radical qui favoriserait une infiltration de la gauche dans le parti rouge et le Québec tout entier.» Le progrès, donc, pas trop pour lui.

Le cas de son oeuvre de fiction est plus ambigu. Si son recueil de nouvelles intitulé Le Déserteur et autres récits de la terre — à peu près unanimement méconnu et méprisé aujourd'hui mais à mon avis très bon malgré ses gros sabots — s'affirme comme une variation fictionnelle de ses pamphlets en faisant ouvertement l'«apologie du mode de vie paysan» et en réitérant «la nécessité pour les Canadiens français de réintégrer les terres abandonnées et d'en occuper de nouvelles», il en va autrement de l'oeuvre de sa vie, Un homme et son péché, dont la substance est nettement plus trouble.

Rédigé en deux mois et une semaine à l'été 1933, ce roman, fondement de l'oeuvre polymorphe et increvable qui suivra, laisse planer une ombre sur la terre promise du Nord. L'écrasante présence de l'avare, en son coeur, obscurcit la trame édifiante du roman paysan traditionnel. Le critique Louis Dantin le remarquait au moment de la parution du roman: «Un homme et son péché, c'est un récit de la terre canadienne mais qui, au lieu d'en esquisser les types traditionnels et les situations communes, en a choisi un type d'exception dont les traits anormaux démentent son entourage et y forment une tache de contraste» (Essais critiques II, Les Presses de l'Université de Montréal, 2002).

Est-ce consciemment ou non que Grignon, dans les versions radiophoniques et télévisuelles de son oeuvre, redonnera un peu d'humanité à son monstre afin d'offrir au grand public une vision plus positive de la vie en terre de colonisation, conforme à ses intentions idéologiques? Profitable à la popularité de l'oeuvre, cette relative humanisation de l'avare restera toutefois sans effet quant aux visées pédagogiques plus profondes de l'écrivain. Quand Grignon déclare, en 1965, qu'il pense «que le public tire une leçon de ces moeurs paysannes et villageoises, une leçon, disons, qui prolonge un passé qui ne peut pas mourir», il s'illusionne, écrit Luc Bertrand: «Une opinion qui semble pour le moins discutable, car il n'y a aucune raison de croire que les admirateurs du téléroman l'aient jamais perçu comme autre chose qu'un divertissement de qualité.»

Une chose, cela dit, reste sûre: qu'ils y aient pris leçon ou plaisir, les nombreux auditeurs des Belles Histoires des Pays d'en haut furent plus que fidèles à l'univers de Grignon. Bertrand, avec raison, attribue d'abord cette popularité à la vraisemblance de l'oeuvre (certains envoyaient des vivres à Radio-Canada à l'intention de Donalda et d'autres ont déjà offert de l'argent à Grignon en échange d'une correction réservée à Séraphin) et à l'inépuisable imagination de l'auteur, mais aussi aux acteurs qui ont incarné, à diverses époques, les Séraphin, Donalda, Alexis et autres attachants colons. Ce furent, à la radio, les voix d'Hector Charland et d'Estelle Maufette et, à la télévision, les performances inoubliables du puissant Jean-Pierre Masson, d'Andrée Champagne, de Guy Provost, de Pierre Daignault, de René Caron, d'Yvon Leroux et des autres.

En ajoutant à cet essai généalogique des commentaires sur l'évolution dramatique de l'oeuvre, sur le brillant travail des réalisateurs qui ont contribué à mettre en scène ces «belles histoires» (Guy Maufette à la radio; Fernand Quirion, Bruno Paradis et Yvon Trudel à la télé) et des anecdotes, récoltées de la bouche des artisans eux-mêmes, au sujet des petits dérapages et des beaux moments survenus au cours des tournages en direct, Luc Bertrand nous donne un riche et sympathique ouvrage de référence sur une oeuvre qui a profondément marqué le Québec d'hier et qui mérite amplement ce bel hommage.

UN PEUPLE ET SON AVARE
Sources et histoire d'un téléroman
Luc Bertrand
Éditions Libre Expression
Montréal, 2002, 320 pages