Atlas - Dessine-moi une aventure

Euphémisme: si on la mesure à l'aune de l'agitation humaine, l'histoire du Canada n'est certainement pas la plus excitante de toutes. On aura beau dire, autant il s'est fait une réputation d'hivers et de glaces, autant il a le héros tiède. C'est comme ça quand on ne conquiert rien, quand on ne révolutionne pas, quand le principal ennemi est le terrain. C'est peut-être aussi comme ça quand on naît par erreur, quand le père cherchait autre chose.

Peu d'histoire, donc, mais quelle géographie (Mackenzie King disait plutôt «pas assez d'histoire et trop de géographie»). Et c'est justement à une expérience hallucinante en cette matière que convie Derek Hayes, un géographe de la Colombie-Britannique qui, joyeux homme, collectionne les cartes et est allé en dénicher en Espagne, aux Pays-Bas et en Italie, des rares, des introuvables qui nous font carrément remonter le temps et revivre cette aventure que fut, malgré tout, la «découverte» et le développement du Canada.

De nos jours, une carte géographique est synonyme de précision. (De plaisir aussi, pour ceux qui aiment voyager dans leur tête, ou juste savoir c'est où, comme ça, pour mettre un peu d'ordre dans un monde qui n'en a pas.) Mais on constate, dans ce formidable album contenant plus de 400 cartes dont certaines remontent à plus de mille ans et qui forme la première synthèse historique complète du Canada par les cartes jamais publiée, que cela ne fut pas toujours le cas.

Ainsi de ces reproductions fantaisistes fondées sur des témoignages oraux ou sur des écrits imprécis, ainsi de ces dessins illustrant non la réalité mais les espoirs ou les attentes de l'explorateur, ainsi de ces imprimés «stratégiques» qui visaient moins à décrire qu'à en satisfaire le destinataire, ainsi de toutes ces cartes de tout genre qui témoignent brillamment de l'évolution des techniques et du brouillard dans lequel, pendant des siècles, ont avancé les premiers Européens à débarquer en terre d'Amérique. On ne peut qu'esquisser un sourire en apercevant Terre-Neuve au bout de l'Asie, le Canada en tant qu'île, le fleuve Saint-Laurent donnant accès au Pacifique à la hauteur de la Californie ou l'océan à l'ouest de l'Europe ne contenant qu'une terre, Cuba, située à quelques dizaines de kilomètres du Japon.

Et encore là, ces artéfacts ne marquent que le début du voyage, qui ira bien coast to coast pour ne s'arrêter qu'au milieu du XXe siècle, quand le Canada a définitivement pris la forme qu'il a aujourd'hui. Un voyage initiatique qui, à travers les cartes, met en lumière la pensée des hommes à plusieurs époques et la conception qu'ils avaient du monde. Un ouvrage foisonnant, riche, formidablement documenté, un régal aussi pour les yeux dont on ne peut qu'espérer qu'il sera bientôt traduit en français.