L'aire des idées - L'histoire dans la cité

C'est pour défendre et cultiver une conception de l'histoire engagée dans la cité, une histoire attentive à la trajectoire et au développement de la nation, que le Bulletin d'histoire politique a été créé. Depuis une décennie, il propose des «bons coups», des débats qui s'imposent. Le BHP a suscité et approfondi des questions essentielles comme celle de la révision de l'histoire du Québec dans une perspective «normalisante», du nationalisme «civique» et de l'américanité. Autant de riches matières trop souvent ignorées par les médias, malheureusement. Conversation avec le dynamique directeur du Bulletin, Robert Comeau, professeur d'histoire à l'UQAM.

Antoine Robitaille. Pourquoi avoir lancé un Bulletin d'histoire politique en 1992?

Robert Comeau. Parce qu'il y avait peu d'histoire politique au Québec. Ce qui était à la mode, depuis les années 60, c'était l'histoire sociale, l'histoire économique. À tel point qu'en histoire, chaque fois qu'un étudiant présentait un projet de thèse en histoire politique, on lui répondait: «Va en science politique, on ne fait pas ça en histoire.» La dimension politique avait été en grande partie écartée. On tentait de faire une histoire qui faisait l'impasse sur les conflits sociaux et nationaux.

Mais cela répondait à un excès inverse, non? Pendant longtemps, on a fait l'histoire uniquement à partir des conflits, des grandes batailles, des changements de gouvernements.

Oui, et au Québec, on a eu Rumilly, Groulx et compagnie, qui faisaient l'histoire du Québec par les luttes nationales. Mais en 1992, après presque 40 ans de domination d'histoire sociale, il fallait retrouver le politique. L'UQAM avait été très influencée par l'école dite des Annales. Alfred Dubuc était un peu le représentant de Fernand Braudel chez nous. Ce courant dominait. Dans la Revue d'histoire de l'Amérique française, qui est la grande revue d'histoire savante des historiens francophones, on n'accordait pas une place suffisante à l'histoire politique. Le Bulletin d'histoire politique voulait remédier à cela.

Et les débats? Vous accordez beaucoup d'attention aux débats.

C'est exact, on sentait qu'il fallait sortir des milieux académiques trop conformistes et qui ont horreur des débats. On voulait que le BHP permette des confrontations ouvertes.

Qui dit histoire politique dit aussi histoire nationale, non?

Oui. Mais il faut évidemment repenser cette histoire nationale dans une perspective plus inclusive. Avec l'histoire sociale, on a eu tendance à étudier la société en morceaux ou en secteurs: l'histoire des ouvriers, des migrants, des femmes. Et pour moi, l'histoire politique peut encore aujourd'hui donner une approche beaucoup plus unifiée de l'histoire.

Mais quel politique? Celui des partis politiques, des élections, des phénomènes électoraux, etc.?

Non, évidemment, il y a selon nous beaucoup de phénomènes politiques en dehors des phénomènes électoraux. Notre conception du politique est large. Elle déborde les institutions. C'est au fond tout ce qui touche à la régulation sociale et aux normes, aux règles, aux attitudes de révoltes. Je pense que dans le BHP on a toujours réussi à relier l'histoire politique à d'autres dimensions, comme les sciences et les arts. On prépare actuellement un numéro «Sport et politique». Ça peut avoir l'air curieux. Mais pour nous, le politique se retrouve dans plusieurs dimensions de la vie quotidienne.

La dépolitisation de l'histoire allait-elle de pair avec sa dénationalisation?

En quelque sorte. Un des plus importants débats que nous avons tenus dans les pages du BHP était lié à cette question: c'est celui qu'on a tenu à propos des thèses de Ronald Rudin, de Concordia. Ce dernier soutient que les historiens de la Révolution tranquille comme Linteau et Jean-Claude Robert avaient quelque chose en commun: ils voulaient normaliser l'histoire du Québec. C'était une approche révisionniste: chacun dans son secteur voulait montrer que la société québécoise avait été plus normale qu'on le pensait. Avant — pensons à Groulx — on tentait au contraire de montrer que la société québécoise était particulière. Tandis que la nouvelle génération, avec la Révolution tranquille...

É groupe dont vous avez fait partie, non?

Oui, au début du moins... Donc, nous tentions de montrer que le Québec était «normal» dans le contexte nord-américain. Rudin affirma qu'en continuant dans cette logique, on en viendrait à occulter les particularités du Québec. Poussée à l'extrême, l'approche révisionniste, celle des historiens de la Révolution tranquille, conduit à mettre l'accent exclusivement sur l'américanité du Québec: c'est d'ailleurs un autre débat auquel on s'est intéressé.

Les historiens, depuis 1980, ne s'intéressent pas du tout à l'histoire nationale, dit-on.

C'est vrai. Un de nos étudiants vient de faire un mémoire qui montre que, depuis 1980, ils laissent totalement aux sociologues le soin de discourir de la question nationale. C'est une autre attitude contre laquelle on lutte au BHP: beaucoup d'historiens de la nouvelle génération prétendent faire de l'histoire scientifique. Pour eux, la définition de la science exclut les questions controversées. À mon avis, c'est une grave erreur. Selon eux, se pencher sur des aspects très pointus permet de rester objectif. En conséquence, ils refusent de s'engager dans les grands débats de société. Franchement, ça me fatigue. On ne peut s'intéresser uniquement à ces sujets inimaginables, extrêmement pointus, qu'on retrouve si souvent en histoire aujourd'hui. L'historien doit faire un travail de synthèse, doit faire l'effort de s'adresser à un public plus large qu'aux seuls savants.

Au fait, dénationaliser l'histoire, ça peut être aussi la vouloir plus civique et moins ethnique.

Oui, et c'est un autre débat essentiel que l'on a tenu dans la revue et qui continue à nous occuper, autour de l'héritage intellectuel de Fernand Dumont, par exemple. On a débattu de la tentative de Gérard Bouchard de faire une nouvelle histoire nationale très inclusive. Plusieurs perspectives, depuis 1995, font de l'ethnicité zéro une condition du projet national québécois. À mon sens, à un moment donné, tout devient tellement civique que c'en est ridicule. Depuis les attaques de Marc Angenot et de Régine Robin sur le nationalisme québécois, on dirait qu'on a développé une honte de nous, de notre passé.

Les médias ne s'occupent pas assez des revues, selon vous.

Oui, ils devraient s'intéresser aux débats que l'on organise. Ils pourraient trouver dans nos idées et nos textes, qui sont d'intérêt public, des angles novateurs pour aborder l'actualité. Pourquoi les éditorialistes, les chroniqueurs, ne s'appuient-ils pas davantage sur ce qu'on fait? Au BHP, par exemple, il y a plusieurs de nos numéros qui ont été très substantiels: je pense à ceux sur les anglophones et le plan B, sur les orphelins de Duplessis, sur les patriotes, sur le gouvernement responsable, sur les relations internationales des petites nations non souveraines. Sur Octobre 70. Personne n'a parlé de ces numéros! Le peu d'attention qu'on porte aux revues d'idées en général me déçoit. Je suis toujours étonné de voir à quel point, en France, les historiens, les intellectuels sont présents: ils ont des chroniques dans les grands journaux, on parle de leurs travaux dans les magazines, etc.

Certains disent que c'est la faute des intellectuels, qui sont difficiles à comprendre.

Pas dans notre revue en tout cas. On refuse les textes jargonneux. On s'efforce de trouver des sujets qui ont un intérêt public, qui ont des liens avec le politique.

Le mot «bulletin» peut rebuter, non? On dirait une petite publication marginale, locale.

On m'a déjà dit ça. Peut-être devrions-nous l'appeler revue. Mais vous savez, on a commencé modestement. Les premières années, c'était un document agraffé! Je crois qu'il faudrait conserver le mot «bulletin». Pour la continuité.

Le dernier numéro du Bulletin d'histoire politique comprend un dossier intitulé «La mémoire d'octobre, Art et culture» (Montréal, Éditions Lux, 2002. Vol. 11, n° 1). Le numéro comprend notamment des textes de Dominique Lafon, Jacques Pelletier, Jean-Pascal Baillie, Bruno Roy, Claude Morin, Jacques Beauchemin.

Site du Bulletin d'histoire politique: www.unites.uqam.ca/bhp/