Spectacle - Gloire au cirque!

Le cirque en aura mis, du temps, à se moderniser. Tous les autres arts, de la musique à la poésie, ont amorcé des mutations révolutionnaires au tournant du XXe siècle. Sous le chapiteau, le grand chambardement n'a commencé à se manifester que vers la fin des années 60. Jusque-là, la piste traditionnelle semblait tourner à vide, sans jamais dépasser les limites bien établies de toute éternité, à commencer par cette étrange et souvent dérangeante profusion d'animaux dressés.

Le «nouveau cirque», auquel est consacré le bel album de Pascal Jacob, ne se présente pas comme un exercice de contemplation mais de doute. «C'est le doute qui se répand sur les nouvelles pistes et qui favorise les développements d'un acrobate sensible à la psychologie de ses nouveaux personnages, désormais réellement incarnés, écrit-il. Le mouvement précis et contrôlé n'est plus seulement une affaire de technique maîtrisée mais également l'acte acrobatique d'un acteur conscient de la pertinence et de la justesse du geste dont il est devenu le médiateur. Sa force flexible l'incite à accepter d'autant mieux la fragilité d'un corps offert aux regards, créant ainsi une véritable confrontation des intelligences et des sensibilités. L'expression vivante d'un autre cirque... »

Le portrait de groupe examine cette nouvelle forme telle qu'incarnée dans les propositions concrètes, surtout de compagnies européennes, malheureusement inconnues ici, dans l'empire du Soleil... L'ouvrage synthétique et analytique n'en devient que plus fascinant, voire essentiel, de ce côté-ci du vaste monde.

Le travail se divise en deux grandes parties. Dans la première, Pascal Jacob présente les lieux du nouveau cirque. Aucun aspect n'est négligé. Un des premiers chapitres s'attarde aux chapiteaux des nomades, l'écrin de toutes les expérimentations, lui-même transformé radicalement, jusqu'à devenir un dôme translucide dans la Volière Dromesco.

La seconde section, la plus longue, présente ce qui se montre et s'expose sous ces lieux magiques: équilibres et déséquilibres, jonglerie, «corps dans tous ses états», le clown, évidemment, et même le cheval, empereur increvable du chapiteau. Chaque fois, il s'agit de démontrer comment les anciennes techniques sont détournées au profit d'une manière originale de «franchir les abîmes de l'existence en équilibre précaire sur un fil tendu entre les rives de l'incertitude et du doute».

À lire et à contempler cet ouvrage, on se demande si la fusion idéalisée par le théâtre, l'opéra ou la danse n'est pas déjà en train de se réaliser sous les abris de toile. Avec son répertoire de gestes et de figures repoussant constamment les limites du possible, par ses dialogues francs et enrichissants entretenus avec toutes les disciplines de la scène, grâce à ses racines populaires et ses échappées avant-gardistes, l'art du cirque n'est-il pas en train de s'imposer comme le véritable royaume contemporain de la juxtaposition?

Il faut particulièrement souligner la qualité des images de ce beau bouquin. Elles offrent d'ailleurs beaucoup plus qu'un contrepoint au texte. Les oeuvres des sept photographes collaborateurs de l'auteur modulent le parcours, lui permettent de reproduire un peu la structure en mosaïque, éclatée et multiple des spectacles encensés. «C'est sans doute la photographie qui illustre le mieux l'instant dérobé et cette quête de l'insolite, du merveilleux ou de l'extraordinaire, où les lumières et les ombres du noir et blanc répondent symboliquement aux tonalités pures et saturées des clichés en couleurs», écrit d'ailleurs Pascal Jacob en introduction.

En fait, les autres arts ont constamment puisé à cette merveilleuse source d'inspiration. Dans le film de Wim Wenders, Les Ailes du désir, la belle trapéziste Marion donne le goût de l'incarnation à l'ange Damiel. Fellini a parlé de la mort du cirque dans I, Clown. L'amour de certains peintres pour cet univers est aussi bien connu: Degas, Seurat, Toulouse-Lautrec, Picasso ont traîné leurs palettes sous les chapiteaux.

Le florilège littéraire constitué par la professeure Sophie Bash rappelle la fascination exercée par la piste sur les romanciers à Paris avant la Première Guerre mondiale. Le volume réunit six romans de Jules Claretie, Edmond de Goncourt, Rodolphe Darzens, Gustave Kahn, Félicien Champsaur et Gustave Coquiot. Leur point commun demeure leur passion immodérée pour «cette foire, cette église déformée», léguée en héritage aux nouveaux saltimbanques, qui l'ont si généreusement enrichie...

ROMANS DE CIRQUE
sous la direction de Sophie Bash
Éditions Robert Laffont, collection «Bouquin»
Paris, 2002, 864 pages