Histoire - Son nom est légion

«Pourquoi s'intéresser au diable alors qu'il semble abandonner l'Occident au début du troisième millénaire?», demande Robert Muchembled en introduction. Il est vrai que le Satan de l'Église a perdu du poil de la bête au temps de l'effondrement de la pratique religieuse en Europe. «Mais le masque du démon n'a jamais réellement quitté la scène depuis près de mille ans car le phénomène diabolique dépasse largement le domaine de la foi.»

De fait, enfanté par l'homme pour donner visage et chair à ses angoisses, au mal et à la souffrance, le diable est une composante essentielle d'un système mythologique qui tente d'expliquer l'homme et la vie. «L'argument principal consistait à accuser le diable d'être le père de tous les maux et de tous les vices, pour ne pas désespérer de Dieu», explique Robert Muchembled.

Diable! remonte le cours de la vie du Malin dans un album-souvenir. Bernard Pivot s'étonnait en octobre 2000 de ne pas avoir trouvé d'illustrations dans Une histoire du diable, XIIe-XXe siècle, écrite par le même auteur. Muchembled a relevé le défi en réunissant dans ce superbe volume un florilège d'images diaboliques et sulfureuses à souhait qui couvrent dix siècles d'enfer rougeoyant.

Précisons d'abord que Lucifer est un enfant tardif du christianisme puisqu'il a fait son entrée progressive sur la scène occidentale du XIIe au XVe siècle. Des éléments disparates de l'image démoniaque existaient depuis longtemps, mais l'art le confinait surtout à des icônes de serpent ou de dragon sans élaborer plus avant. Il fut vraiment conçu par l'imagination débridée des moines du Moyen Âge, qui offrirent au peuple des descriptions affolantes du souverain des enfers, soudain cornu, griffu, puant etÉ sexué. Cette psychose démoniaque allait produire aux XVIe et XVIIe siècles les bûchers de sorcières.

Les images du diable et des femmes se mêlèrent facilement, tant la peur de la sexualité alimentait la croyance en un sexe féminin troublant et redoutable, bientôt chair à bûchers. Tout un chapitre est ici consacré aux femmes du diable dont l'iconographie traverse le dernier millénaire et aboutit au cinéma avec les vamps ou les glaciales créatures assassines d'Hitchcock.

On parcourt Diable! en grande partie pour la beauté féroce de ses images. Certains artistes, comme Jérôme Bosch au XVe siècle, Lucas Cranach le vieux ou Pierre Bruegel le vieux au XVIe siècle, furent de grands portraitistes de Belzébuth et des enfers, mais une foule d'artistes firent leur miel de représentations infernales dont cet ouvrage nous révèle le foisonnement.

Quand même moins redoutable que jadis, après la chute des croyances religieuses, le diable se révèle parfois un joyeux compagnon, et la publicité utilise sa figure pour vendre un tas de produits disparates. Une étiquette de bière Maudite embouteillée au Québec par la maison de Robert Charlebois est reproduite dans ce volume, démontrant à quel point Lucifer le tentateur, avec ses sortilèges éthyliques, peut aussi êtreÉ un bon diable.