Art animalier - Chasser le regard

L'édition animalière au Québec ne s'enrichit pas souvent de nouveaux ouvrages. Il faut, à ma connaissance, remonter à 1992 pour retracer le dernier et fort important ouvrage qu'avaient consacré les Éditions Broquet au peintre animalier Jean-Luc Grondin.

Cascapédia, que consacraient récemment les Éditions Henri Rivard à la peintre animalière Gisèle Benoît, nous rappelle que ce genre, jugé mineur par l'orthodoxie artistique, demeure heureusement bien vivant au Québec.

La «dame aux orignaux» est maintenant bien connue des Québécois et sa réputation déborde désormais nos frontières. Deux fascinants documentaires et des articles récents ont fait découvrir et apprécier cette observatrice si attentive de la nature et cette amoureuse des orignaux, avec lesquels elle communique par la gestuelle et son panache de carton mâché.

Cascapédia, pour être franc, m'a surtout fasciné par l'exceptionnelle qualité de ses dessins au crayon et par le récit des rencontres de Gisèle Benoît avec les géants de la forêt, de ses craintes dans les approches, de la fascination qu'exercent sur elle la Gaspésie et sa faune sauvage. Beaucoup plus que par ses peintures, assez monocordes par les climats, les couleurs et ses sujets plutôt conventionnels.

Mais quel coup de crayon! Tout simplement magique! Et quels beaux récits sur les rencontres avec les orignaux, sur les observations patientes, sur le décodage astucieux des attitudes des animaux, les vrais personnages du livre.

Ce qui est frustrant dans ce livre, c'est de ne pas pouvoir savoir qui, de Gisèle, la fille, ou de Monique, sa mère, a réalisé ces clins d'oeil en noir et blanc, ces coups de crayon qui figent des instants, des regards et des attitudes furtives, mieux qu'une caméra digitale ne pourrait le faire. On sent dans ces dessins, dans ces esquisses aux traits à la fois sobres mais si sensibles, beaucoup plus l'âme des animaux que dans les peintures. Le jeune mâle en noir et blanc qui regarde sans crainte mais avec une douce curiosité la gélinotte anxieuse sur sa branche est cent fois plus attendrissant et vrai que celui qu'on retrouve dans la peinture consacrée au même sujet, voire à cet autre orignal qui observe des mésanges. On a presque l'impression, en comparant ces scènes apparentées, que la couleur est de trop!

Un coup d'oeil au récent livre Les Oiseaux de Robert Bateman, publié aux Éditions du Trécarré avec fort peu de retard sur l'édition anglaise — enfin! —, nous plonge dans un tout autre univers, tout en finesse et dans lequel la couleur fait sentir le paysage, où la palette très changeante du peintre crée des climats, des paysages, des regards complètement différents.

Bateman est tout autant un peintre et un artiste qu'un observateur exceptionnel de la nature. Sa force, c'est de faire concourir le paysage au portrait qu'il veut faire d'un oiseau, d'un animal. Au point que, parfois, le paysage intègre tellement l'oiseau qu'il faut le rechercher intensément pour le découvrir. Hyperprécis lorsqu'il ausculte le regard d'un grand duc ou débusque un faucon dans l'herbe jaunie de la prairie avec sa proie toute chaude, Bateman joue tout aussi facilement du flou, des tons vagues et de la clarté évanescente pour animer des grues couronnées sous la lune. Mais sa palette devient subitement impressionniste pour illustrer la faune aviaire qui fréquente le Taj Mahal. Par contre, son étourneau sansonnet sur une cheminée au sommet d'une vieille grange en hiver n'aurait sans doute pas été dédaigné par Colville.

Ce livre thématique consacré par Bateman aux oiseaux se veut un rappel, voire une rétrospective du peintre sur son oeuvre antérieure, dont il raconte lui-même le cheminement. On y retrouve des oeuvres nouvelles, évidemment absentes des livres antérieurs consacrés à son abondante et exceptionnelle production.

LES OISEAUX
Robert Bateman
Préface de Peter Matthiessen
Éditions du Trécarré
Montréal, 2002, 176 pages