Histoire - Syrienne et métissée

Y avoir mis les pieds, ne serait-ce qu'une seule fois, c'est être envahi de sa vie fourmillante, pénétré des couleurs et des odeurs de ses souks interminables, pris au piège de son histoire trois fois millénaire. Bien avant Rome, Alep connut la richesse d'un carrefour de civilisations qui résonne des noms d'Akkad et de Sumer. Son passé hellénistique et romain n'a pas laissé beaucoup de traces (il faut se déplacer à Apamée) mais l'héritage chrétien, qu'il soit arménien ou araméen, y est encore vivant. Quelle ville au monde offre des contrastes si puissants et permet à son visiteur des traversées dans le temps aussi vertigineuses? À la croisée des grandes routes de l'Orient et de l'Occident, Alep est la grande métropole syrienne du métissage.

Si ce métissage est encore actif, s'il est lisible dans chaque morceau de l'architecture, c'est grâce au génie mamelouk et ottoman. Dominée par sa citadelle acropole, Alep fut d'abord une cité-État comme ses voisines Ebla et Mari; conquise par les Séleucides successeurs d'Alexandre le Grand, elle passe dans l'orbe de l'Empire romain et accueille le christianisme sous l'empereur Julien. Déjà, la ville prend l'habitude de la rencontre des cultures et suit en cela l'exemple d'Antioche et de Laodicée (aujourd'hui Lattaquié): ville, sémitique, elle s'ouvre aux influences byzantines et chrétiennes. La conquête ottomane va s'appuyer sur ce riche terreau, fait de pluralisme et de tolérance. Prospère en raison surtout du commerce des épices et de la soie de Chine, teinte sur place, Halab (Alep) se transforme sans heurt en ville musulmane. La coexistence du judaïsme, du christianisme et de l'islam se fonde sur un ensemble de mécanismes citadins qui font la richesse politique et spirituelle de la ville. Les quartiers d'aujourd'hui en portent encore la trace, avec leurs populations arméniennes, chrétiennes, ses bédouins envahissant les souks, tout cela regroupé autour de la Grande Mosquée des Ommeyades, bâtie en 715, où on vénère le père de Jean-Baptiste, Zacharie.

Typique de la vie d'Alep est le conflit des groupes chrétiens sur les natures du Christ, qui exigea pour se résoudre l'arbitrage d'un émir musulman. La vitalité théologique de ses penseurs n'est que le reflet de leur profond pluralisme, et toutes les périodes du califat et des émirats, en dépit de conflits politiques parfois violents, protégèrent une culture raffinée et soucieuse de sauver les différences. Le grand penseur chiite Al-Farabi vécut à Alep à partir de 942 et sa Cité vertueuse, inspirée de Platon, fait écho à la grandeur de sa ville.

La beauté architecturale d'Alep remonte à la période de sa prospérité médiévale, surtout sous les Ayyubides. Inspirée par des idéaux philosophiques de sérénité, influencée par le soufisme (on pense au poète Sohrawardi, mort en 1191), la culture d'Alep est faite de ces cours à fontaine octogonale, de ces mosquées d'une pureté mystique, où chaque symbole est témoin de la recherche de la beauté et de la justice. Les écoles (madrasas) transmettent l'héritage grec des arts et des sciences, elles fleurissent partout et on les visite encore aujourd'hui. Les caravansérails débordent de richesses, les souks et les khans, les coupoles et les minarets découpent un espace toujours plus vivant, métissé et raffiné. Ce livre rend hommage à cette vie millénaire, à la rencontre humaine, à la beauté de la culture islamique, mais surtout à sa force d'intégration morale et politique. Le texte est abondant et solidement documenté; l'iconographie ne donne qu'une envie, y retourner.