Littérature jeunesse - Des mots et des images pour Noël

Si j'étais une fée, d'un coup de baguette magique je pourrais rendre hommage aux illustrateurs québécois de livres pour enfants qui, par la grâce de leurs pinceaux, nous font rêver, nous enchantent, nous éblouissent. Je ferais flotter leurs livres dans les airs jusqu'aux sapins de Noël de la ville et y accrocherais leurs images comme autant de scintillantes décorations. Pour le simple plaisir des yeux des passants. Pour balayer les pères Noël clichés. En guise d'offrande aux dieux trop pressés. Comme nourriture délicate pour l'imaginaire. Comme planche de salut. Rien de moins. Mais je n'ai ni baguette ni magie et juste quelques lignes pour vous inviter à ouvrir, à feuilleter, à découvrir avec les petites personnes de votre choix ces objets que sont les beaux albums. C'est néanmoins le cadeau de Noël que je vous offre.

Stéphane Jorish, Marie Lafrance, Mireille Levert, Luc Melanson et Stéphane Poulin ont joint leurs multiples talents pour illustrer la trentaine de contes «pour mieux rêver» qu'a préparés Tibo. Les textes d'Autour de la lune sont courts, quelques lignes seulement, imaginatifs, variés. Ils constituent de puissants détonateurs sans pour autant bousculer le lecteur. Ils ressemblent à de petits poèmes fantaisistes, tout en tendresse, tous articulés autour du thème de la lune, et contiennent chacun une idée forte qui permet au lecteur de «décoller», d'imaginer l'impensable, de pousser son imaginaire dans des sentiers audacieux et fragiles.

Ce ne sont pas à proprement parler des contes, du moins au sens traditionnel. Ils prennent leur envol et laissent planer une idée, le rêve prend corps lorsque l'on parcourt l'illustration, il se prolonge et voilà déjà le temps de tourner la page. On y rencontre des lunes-gruyères, des lunes-pâtisseries, des lunes sculptées, voilées ou habitées par de vieux enfants, des lunes en médaillon: de métal, de verre ou de plumes; des funambules traversent les pages, des étoiles filantes ainsi que des cheveux de lumière comme autant d'aurores boréales. Tout simple, tout rêve. L'album est capitonné, soigné, coloré; d'une qualité indiscutable. À tous points de vue.

Célestine est un conte de type traditionnel, avec héroïne, quête, fée et sorcière, adjuvant et opposant. Un beau conte de Danielle Marcotte (à qui l'on doit l'admirable Poil de serpent) qui rassemble tous les symboles de la vie avec ses obstacles, ses épreuves, ses risques et ses transformations. Le texte est plutôt abondant et s'adresse à des enfants capables de se concentrer pendant plusieurs minutes. Une jeune fille est métamorphosée en harfang des neiges et ne sera délivrée de ce mauvais sort qu'à la condition expresse qu'un mortel respecte son secret, au moins une année entière. Mais Célestine, c'est aussi une aventure esthétique, tant les illustrations de François Thisdale retiennent l'attention et donnent un ton à la fois contemporain et intemporel, grave et léger, réaliste et merveilleux, à la fois attachant et impersonnel.

Les flous et les textures multiples confèrent aux tableaux un pouvoir de fascination tel qu'on y reste accroché au-delà de la narration, qu'on y revient, que l'on s'y perd. Il s'en dégage une douceur, un mouvement perceptible, un drame diffus, un froufroutement de plumes et de dentelles qui donnent corps et présence au conte. Un album très intéressant.

Le Musée du Québec, dans sa lancée d'albums destinés à faire découvrir des peintres d'ici (Le Cueilleur d'histoires inspiré du bestiaire d'Alfred Pellan, Le Voyage d'Olivier, inspiré de l'univers de Jean Dallaire, etc.), a confié à Francine Ruel le soin de concevoir une histoire d'après l'oeuvre de Marc-Aurèle Fortin. Le récit qui en résulte tient davantage du roman que du conte. C'est un long récit, à progression lente, qui captive tout à fait et, s'il est plutôt éloigné du détail de l'oeuvre, il permet de saisir l'essence du geste créateur et d'en imaginer le point de départ.

Un adolescent récalcitrant, souffrant de graves brûlures aux mains, est hospitalisé dans la même chambre qu'un vieil homme. Celui-ci, par son empathie, son ouverture d'esprit et l'attention qu'il porte à son jeune voisin, apprendra peu à peu les circonstances de l'accident lié à la présence d'une petite soeur singulière et amoureuse des arbres. C'est lui qui permettra la guérison du jeune esprit tourmenté, par la réconciliation des forces créatrices que le jeune homme se sentait obligé de combattre. La juxtaposition des toiles de l'artiste (une vingtaine) et de la narration conduit à une vision plus vaste des éléments en présence et permet de voir d'un oeil neuf les tableaux de Fortin. Le personnage de Mathias ressemble fort à Fortin lui-même, qui perdit peu à peu l'usage de la vue, qui souffrait lui aussi de diabète et fit de longs séjours à l'hôpital. Le récit est porteur de plus d'un niveau de signification et sera perçu différemment selon l'âge du lecteur. C'est précisément ce qui en fait une oeuvre riche et puissante.

Dans un tout autre ordre d'idées, l'album Ainsi s'est construit le Canada offre en un clin d'oeil un aperçu de l'histoire de l'architecture canadienne. Les aquarelles de Bonnie Shemie reproduisent de façon fidèle des monuments existants témoignant de la construction du pays, à partir de la maison Girardin de Beauport (1650) jusqu'au Centre culturel Tr'ondek Hwech'in au Yukon (1999) en passant par les tendances architecturales et les joyaux des diverses provinces. Ces dessins, impeccables et rigoureux, accompagnés de textes explicites, illustrent la progression de l'architecture en suivant les mouvements du développement du pays: la colonisation, l'arrivée des Américains, la poussée vers l'Ouest, l'époque des grandes constructions victoriennes, l'entre-deux-guerres, etc. Intégrant aussi bien des commerces, des institutions, des grandes demeures bourgeoises que des maisons de ville, l'ouvrage offre un survol unique de notre patrimoine, susceptible d'intéresser aussi bien les adultes que les enfants. Un glossaire illustré de trois pages permet au jeune lecteur de se familiariser avec les termes propres à l'architecture. Un mot de Phyllis Lambert, présidente et directrice du Centre canadien d'architecture, invite les lecteurs à découvrir ce précieux album.

Pour finir, Scholastic propose, dans une jaquette attrayante et colorée, Mon premier livre de mots destiné à de tout jeunes enfants (deux à cinq ans environ). Parents, experts en éducation et auteurs pour enfants ont collaboré à son élaboration. Ses pages sont essentiellement composées de photos illustrant des concepts ou des objets de la vie courante, réunis par thèmes tels que l'heure du coucher, les animaux sauvages, la famille, le temps qu'il fait, les fruits, les légumes, les formes, les motifs, l'alphabet, les couleurs, les parties du corps, etc. Une vingtaine de mots par thème, parfois plus, sont ainsi illustrés et identifiés, leurs photos encadrées sur fond de couleur vive sur chaque double page. Sont ainsi réunies en un même volume plusieurs situations d'apprentissage du langage touchant le jeune enfant. C'est un album polyvalent, qui sera feuilleté maintes et maintes fois sans en épuiser le plaisir.

AUTOUR DE LA LUNE
30 CONTES POUR MIEUX RÊVER
Textes: Gilles Tibo; ill.: divers collaborateurs
Dominique et cie
Montréal, 2002, 32 pages

L'ENFANT DANS LES ARBRES
Texte de Francine Ruel, d'après l'oeuvre de Marc-Aurèle Fortin
Musée du Québec
Québec, 2002, 46 pages

CÉLESTINE
Texte: Danielle Marcotte; ill.: François Thisdale
Les 400 coups, coll. «Billochet»
Montréal, 2002, 40 pages

AINSI S'EST CONSTRUIT LE CANADA
Écrit et illustré par Bonnie Shemie
Traduit par Suzanne Lévesque
Livres Toundra
Montréal, 2002, 44 pages

MON PREMIER LIVRE DE MOTS
Texte: Chez Picthall; photos: divers collaborateurs
Scholastic
Markham (Ontario), 2002, 62 pages