Littérature française - Maîtres et plagiaires

Aucun roman de Darrieussecq n'a égalé le succès de Truisme, en 1996. Certains se sont gaussés de son style, fragmenté et même terre-à-terre à force d'évidence. D'autres, qui l'avaient lu, retrouvèrent certains dégoûts de son étrange histoire, une métamorphose intérieure, dans La Baronne et la Truie de Michael Mackenzie. Darrieussecq a décrit des liens de servitude et d'humiliation, mais qu'on ne la compare pas à Genet.

Le Bébé, en 2002, dérangea encore. Le ton autobiographique, auquel se mêle la répulsion liée à la naissance du bébé, y est à la fois banal, juste et injuste. On croît sans peine à ce couple perturbé par le bébé, à cette femme anxieuse, aux prises avec cette entité pathétique, aliénante, ce parasite. À cette condition féminine hésitante et troublée.

Tom est mort, son dixième roman, fait à nouveau couler de l'encre. Une rumeur sulfureuse est venue d'un coup de sang de Camille Laurens: elle accuse sa consoeur de P.O.L. de plagiat (voir www.leoscheer.com). Un comportement phagocytaire dénoncé jadis par Marie Ndiaye à l'encontre de la même.

L'objet du délit? L'enfant mort, sujet que Laurens a traité dans Philippe, en 1995. Rappelons toutefois que Philippe Forest, plus en profondeur, fait tourner son oeuvre autour de la disparition de son enfant et que personne n'a contesté son autorité.

Qu'en est-il donc de ce Tom est mort? Darrieussecq, sommée de se justifier publiquement sur son exercice, s'est réfugiée avec aigreur derrière l'argument autobiographique.

Cet enfant aurait été son frère; mais cela compte-t-il vraiment? L'obsession mortelle, la douleur ressassée jusqu'à la copie, n'est-elle pas nourrie de son désir d'écrire?

Dérives de l'autofiction

Ce livre se lit dans la sincérité qui le porte. Clair comme les précédents, blanc à force de dire les sentiments, cru dans les pages qui traitent du corps, du lien ombilical et des humeurs gênantes, l'ouvrage honore la renommée de P.O.L.: préférer l'écriture économe et sans fard du Nouveau Roman et, depuis, une tristesse mélancolique, une musicalité qui vous pénètre et vous porte au songe sur l'intime.

Qu'on crie haro sur l'imitation, sans doute réelle. Mais l'enfant mort n'est pas protégé par le droit d'auteur. Vérité autobiographique ou exercice à thème, le bonheur d'écrire, si fréquent chez elle, a un goût de cendres. Et l'émoi de Laurens, envahie par l'autre écriture prédatrice, qu'elle nomme «plagiat psychique», désigne ce qui a fait depuis toujours la marque de Darrieussecq: le truisme.

Pourquoi serait-ce un défaut? Le deuil se répercute dans la mort d'enfant qui ne passe pas. «Les enfants morts, c'est incommensurable. C'est pour ça, je n'ai rien à dire.» L'absurde même scelle ses mots: «La douleur impersonnelle, impensée. Pure. Plus personne. Aucun barrage avec ce qui est subi.» Si ce sont pour vous des mots de la condition humaine, alors les mots pour le dire, comme l'écrivait Marie Cardinal, viennent à manquer.

Tom est mort porte dans ses lettres mêmes un jeu d'illusion, un arrêt provisoire. Le ton languissant, creusé par le désir de demeurer, confronte le silence initiateur de l'écriture. L'ambiguïté vient du sujet: aucun livre n'épuisera l'amertume d'un câlin inutile. Mais qui aborde ce sujet comme un accouchement pour rien, un amour floué, l'ouvrage demeure un testament de fuite et d'inachèvement.

Pertes réveillées

Paul Otchakovsky-Laurens, l'éditeur révulsé par cette querelle virulente, a défendu l'une, enjoignant à l'autre, réfractaire, de se conformer à la discipline. La suite s'impose: on peut relire tout Darrieussecq, dans l'esprit de ses collusions et fusions fraternelles, la voir errer entre mère, fille et soeur, en romancière.

Mais lorsqu'elle plaque une grille d'évaluation du stress, trouvée par Internet dans les données de l'Association canadienne pour la santé mentale, au beau milieu de son livre, on se dira qu'elle exagère. Est-ce là littérature? Le deuil — «ce deuil-là», paraphrase de «cet amour-là» de Yann Andréa pour Duras — pèse de données qui débordent du roman.

On suit bien sa vision du sacrifice, à l'abbatiale de Souillac, par exemple. La sculpture qu'elle décrit existe, tout comme ses états sentis de l'invisible. Un lecteur complice aimera ces fragments hantés, éclats de mémoire portés sur Bleu de Kieslowski, Patricia Cornwell, Georges Perec, Charlotte Delbo, Munch, à Sydney et à Vancouver. Imprécise, allusive mais aveugle, Darrieussecq se raconte, impersonnelle, à travers ce Tom absent. Tous ses livres portent cette vérité-là.



Compagnonnage éloquent

Moins sentimental, quoique commémoratif, l'essai d'Émmanuel Loi, Une dette (Deleuze, Duras, Debord) fait alterner récit à la première personne et considérations générales. La génération parisienne de ces trois D., «soleils assombris», «profondes singularités» de «grandes solitudes», crispée autour de 1968, lui paraît menacée de dispersion. Désertés, ces maîtres? À cela, Loi oppose des forces renées à l'improviste, les images secrètes de ces penseurs, moteurs de relance.

Par son écriture subjective, inspirée, transversale, plus soumise aux effets de qualité qu'à la rigueur d'analyse, Loi s'efforce de maintenir lâche le joug qui pèse sur tout devoir, en tenaille. En regroupant ces D. qui n'étaient pas amis, le territoire ubuesque de la glose enrichit des voies de surprise, sans conclure nettement.

Enquête sur le «désêtre», le vide comblé évite de solliciter un «imaginaire congratulé à des fins de service». Il magnifie ce que Deleuze, Duras et Debord ont inscrit dans la vie d'un lecteur, une tournée remise et soudain dépensée dans la griserie d'un soir.

Collaboratrice du Devoir

***

Tom est mort

Marie Darrieussecq

P.O.L.

Paris, 2007, 247 pages

Une dette (Deleuze, Duras, Debord)

Emmanuel Loi

Seuil

Paris, 2007, 221 pages

À voir en vidéo