L'entrevue - Le code Portal

«L’écriture va certainement prendre de plus en plus de place dans ma vie, affirme Louise Portal. La chanson, c’est bien fini et au cinéma, je deviens plus sélective. On n’est pas en France ici, avec le bassin potentiel d’une Jeanne Moreau par
Photo: Jacques Grenier «L’écriture va certainement prendre de plus en plus de place dans ma vie, affirme Louise Portal. La chanson, c’est bien fini et au cinéma, je deviens plus sélective. On n’est pas en France ici, avec le bassin potentiel d’une Jeanne Moreau par

Elle a chanté, écrit des chansons, commis quelques livres, joué au théâtre et au cinéma. Au matin de la cinquantaine, Louise Portal jette un regard lucide sur sa vie artistique. Sur la vie aussi. Celle qui se décrit elle-même comme une auteure instinctive vient de publier son deuxième roman, Cap-au-Renard, et aborde le monde littéraire humblement, presque sur la pointe des pieds.

Louise Lapointe, fille du Dr Marcel Lapointe, alias l'auteur Marcel Portal, écrit depuis toujours. Mais du journal personnel à l'oeuvre littéraire, il y a un sacré bout de chemin, que Louise Portal, empruntant le nom de plume paternel, a patiemment parcouru et parcourt toujours. «Je suis encore "jeune" dans le milieu littéraire, et parfaitement consciente que ça prend quelques ouvrages avant d'être reconnue et acceptée, dit-elle. Mais je n'ai pas de problème avec ça. J'aime écrire, j'ai besoin d'écrire et je vais continuer à écrire.

«Après 30 ans dans un métier où on est toujours sujet à la critique, que ce soit à la télé, au cinéma, au théâtre ou sur scène en chanson, j'ai compris que c'est le geste créatif qui est important. Le résultat, lui, est très subjectif. Tant mieux si des gens s'y reconnaissent et vont plus loin dans leur réflexion.»

Elle nous avait donné rendez-vous dans un restaurant du Vieux-Montréal: «On a toujours l'impression que le Vieux est réservé aux touristes, mais on doit se le réapproprier.» Portal traque les souvenirs, goûte les bonnes vibrations laissées dans les maisons qui parlent. S'étonne que la réalité rattrape souvent la fiction. Le lendemain de notre rencontre, elle devait prendre possession de la maison qu'elle vient d'acheter àÉ Cap-au-Renard, celle-là même de son roman, qu'elle veut appeler «la maison de Paula» et transformer en gîte pour ses amis.

«Cette maison abandonnée, qui est en fait le personnage principal, avait vu beaucoup de souffrance. Parce que les maisons souffrent aussi, comme les êtres; il fallait que d'autres remettent de l'amour dans ce lieu. Moi, quand je quitte une maison, je veux que les nouveaux propriétaires puissent y être heureux. C'est une manière de déléguer...»

Cinquantaine et rayonnement

Dans la vie comme dans l'écrit, Louise Portal s'abandonne. Tenez, à ce moment de l'entrevue, l'émotion explose, les yeux se mouillentÉ puis elle se ressaisit et continue, simplement. Sur sa troisième carrière, sur le temps qui passe. «L'écriture va certainement prendre de plus en plus de place dans ma vie. La chanson, c'est bien fini et, au cinéma, je deviens plus sélective. On n'est pas en France ici, avec le bassin potentiel d'une Jeanne Moreau par exemple. Au Québec, il n'y a pas tant de rôles pour les femmes de 50 ou 60 ans.

«J'avais probablement besoin de passer par le métier d'actrice, qui m'a permis de sortir de mon cocon. Louise Lapointe, de Chicoutimi, était une enfant pas très bonne à l'école, qui manquait de confiance en elle. Le chemin est très long pour certaines choses de la vie, la confiance en soi notamment. Ça m'a pris 30 ans, en étant dans le regard de l'autre comme actrice, pour arriver à plonger à l'intérieur de moi-même et que ça ressorte dans l'écriture.»

En effet, la cinquantaine semble rimer avec rayonnement pour la femme devant moi. Cette période est porteuse de tout ce qu'on a vécu, dit-elle. «C'est pour ça qu'elle est si richeÉ et qu'elle peut être si lourde. Ça dépend des choix qu'on a faits tout au long de la vingtaine surtout, puis de la trentaine et de la quarantaine, et, bien sûr, de l'enfance qu'on a vécue: a-t-on guéri de cette enfance ou la traîne-t-on comme un gros sac?»

Voilà venu le temps des bilans, des vrais choix, de la paix, du lâcher-prise. «On n'a plus besoin du regard des autres pour être et on s'enligne pour vivre le reste de nos jours avec ce qu'on a compris.»

Quant à commencer l'écriture de romans à 50 ans: «Je suis arrivée à un âge où je peux donner une voix à la souffrance dont je traite dans Cap-au-Renard, une souffrance que je n'ai pas vécue mais côtoyée, entendue. Et comme je m'intéresse à l'humainÉ»

Du fantastique?

Louise Portal n'a pas choisi les thèmes les plus faciles pour son dernier roman, publié chez Hurtubise HMH, dans lequel se retrouvent les passions violentes qui déchirent parfois les familles, à commencer par les blessures de l'enfance et les dérives de l'adolescence. «Que faire quand un père malheureux vient coucher sa peine sur le corps endormi de sa fille et qu'il reste sourd aux cris étouffés de la nuit?», écrit-elle.

Les relents de fantastique que le lecteur pourrait y déceler à travers les récits et légendes qui montent dans le petit village de la Haute-Gaspésie? Ils ne la gênent pas du tout. «Il appartient à chacun d'en faire sa propre lecture, mais il n'était pas question que je traite de fantastique sous prétexte que j'aborde les fantômes et l'invisible.»

Si elle croit à la vie éternelle, Louise Portal ne voulait surtout pas en faire un livre: «Quelque chose m'agace dans la notion des vies antérieures, dans la manie d'expliquer son présent en fonction de ce qu'on a vécu il y a mille ansÉ Chaque minute de mon existence, je fais un travail pour rester dans le présent, c'est tellement important.»

Louise Portal vient de terminer le tournage du film de Denys Arcand, Les Invasions barbares, la suite du Déclin de l'empire américain, l'histoire d'un groupe d'amis réunis par un événement 15 ans plus tard. Elle y tient d'ailleurs le même rôle, celui de Diane. À la mi-décembre, elle mettra un terme à sa participation à la télésérie Tabou.

L'auteure n'attend que ça pour se remettre à la page, qu'elle écrit d'abord à la main. Au départ, elle a une feuille sur laquelle sont inscrits le lieu, les personnages, puis le décor en toile de fond. Pour Cap-au-Renard, elle disposait aussi d'une photo de la maison abandonnée et d'autres prises au cours de ses séjours là-bas.

Son prochain roman? Elle a une idée qui germeÉ Sans risque de se tromper, on peut déjà dire qu'il sera inspiré par l'humain, la nature et quelques emprunts au vécu. «Les écrivains sont des voleurs, dit-elle. On raconte des choses qu'on a rencontrées sur son chemin, puis ça remonte transformé, différent; mais on dirait que la source de l'inspiration est toujours réelle. C'est ça, la magie de l'esprit, de l'intériorité.»

Louise Lapointe-Portal, celle qui a fait quatre albums, chanté à l'Olympia et en première partie de Maxime Leforestier à Bobino, celle qui a fait des tournées dans tout le Québec, ne s'est jamais considérée comme chanteuse. «On me disait: "toi, t'es une actrice, pas une chanteuse".» Elle a compris... et ne chante plus que dans sa boîte vocale! De toute façon, dit-elle, «j'ai aimé chanter, mais pas la carrière de chanteuse, avec les palmarès et tout le reste».

«J'ai toujours senti, poursuit-elle, passionnée, que chaque personnage que j'incarne m'apprend des choses sur l'âme humaine, sur moi-même. Dans l'écriture, c'est pareil: je suis l'auteure, le metteur en scène, et j'incarne chacun de mes personnages.»

Elle a d'ailleurs écrit ceci, il y a très longtemps: «Quand j'aurai apprivoisé toutes les femmes que je sens naître en moi, je saurai davantage qui est celle devant son miroir, démaquillée.»