Hector Fabre, flâneur et diplomate

En 1871, dans une conférence à l'Institut canadien de Québec, Hector Fabre (1834-1910) s'en prend à l'Angleterre colonisatrice. Elle a voulu «nous transformer graduellement à son image» au lieu de «nous permettre de rester français», explique-t-il. C'était pourtant le même homme qui, dans une chronique du 2 juillet 1867, écrivait: «La Confédération a fait, hier, son entrée... On l'a reçue fort poliment; chacun lui a tiré son coup de chapeau.»

Champion de la courtoisie et de l'ambiguïté, Hector Fabre a déjà tout pour être diplomate. Mais il ne saurait oublier qu'il est le fils du libraire montréalais Édouard-Raymond Fabre, cet admirateur de Papineau, et qu'il appartient, par conséquent, à la tradition libérale et patriotique dont se réclament les adversaires du changement constitutionnel de 1867.

Pour que l'héritier d'une pensée politique émancipatrice surmonte le malaise provoqué par la naissance de la Confédération, il doit avoir beaucoup d'esprit. C'est le cas d'Hector Fabre, qui ne cesse de cultiver un humour délicat. Ses Chroniques publiées en 1877, que l'on n'avait pas rééditées depuis plus de quarante ans, le prouvent éloquemment.

Connaisseur de notre histoire littéraire, Gilles Marcotte signe aujourd'hui la postface d'une oeuvre qui tranche sur la prose trop souvent doctrinaire et emphatique de notre XIXe siècle. Par exemple, Fabre n'exprime, le 2 juillet 1867, qu'une douce ironie pour décrire le mécontentement des libéraux radicaux. Ainsi note-t-il, à propos de la Confédération: «À peine quelques-uns de ses adversaires vaincus sont-ils allés à la campagne — en pique-nique — pour ne pas assister à son tranquille triomphe.»

Dans la localité de Saint-Roch, futur quartier populaire de Québec, Fabre voit en 1869 l'image intacte du «Canada que guidait Papineau», le pays «qui mêlait dans une même flamme ardente et pure l'esprit national et l'esprit libéral». Mais, chez lui, loin d'éveiller la ferveur politique, cette observation relève de la flânerie.

«Dans la profession de flâneur, j'ai été maître dès le premier jour», affirme Fabre, le journaliste qui a renoncé à l'exercice de sa profession officielle d'avocat. Pour lui, la flânerie tient lieu de philosophie. À Montréal, la rue Notre-Dame, où il s'est souvent promené, inspire au chroniqueur cette réflexion: «La plupart des passants voudraient être des flâneurs. Dans tout passant, il y a un flâneur mort jeune.»

Le flâneur, n'est-ce pas le Canadien français typique qui, après les répressions de 1837 et de 1838, craint la révolution comme la peste? En 1866, à Québec, sur la Plateforme (devenue plus tard la terrasse Dufferin), il redoute l'invasion des Féniens, ces terroristes irlandais qui, partisans de la libération de leur pays, projettent, depuis les États-Unis, d'attaquer l'Amérique du Nord britannique. «Une sentinelle veille sur la Plateforme à ce que les flâneurs ne soient pas enlevés par les Féniens», écrit Fabre, toujours aussi narquois.

Celui qui, grâce aux conservateurs Joseph-Adolphe Chapleau, premier ministre du Québec, et Louis-Adélard Senécal, homme d'affaires influent, deviendra en 1882 le premier représentant permanent de la province à Paris est conscient que l'intérêt de la plupart de ses compatriotes pour la France n'a rien de révolutionnaire. Fabre déclare: «Le but secret de plus d'un voyage en Europe, c'est de se découvrir des origines aristocratiques ou d'aller prendre possession de quelque château en ruine.»

Il s'agit bien sûr de l'une de ses plaisanteries. Le goût des blasons illusoires qu'il dépeint cache ce qui anime vraiment les élites d'une société coloniale, pauvre et frileuse: la fringale de l'argent. À Paris, Fabre aura d'ailleurs jusqu'à sa mort une mission diplomatique surtout commerciale. Comme on peut le croire, il regrettera de ne pas consacrer plus de temps à ses flâneries aux instantanés visionnaires.

Collaborateur du Devoir

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CHRONIQUES

Hector Fabre

Boréal, coll. «Compact»

Montréal, 2007, 306 pages

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