Kerouac, le français et le Québec

Peu d'hommes incarnent l'américanité autant que l'écrivain Jack Kerouac. Alors qu'on célèbre le cinquantième anniversaire de la parution de son célèbre roman On the Road, rares sont les commentateurs à s'être penchés sur les multiples identités culturelles de l'auteur-culte dont on vient de découvrir des manuscrits exceptionnels en français, comme le révélait plus tôt cette semaine Le Devoir.

À la fois américain et canadien-français, ce fils d'immigrants québécois a su faire sa place dans le panthéon de la littérature américaine, atteignant même le statut de véritable mythe littéraire depuis sa mort en 1969. Accompagné de ses amis écrivains William S. Burroughs et Allen Ginsberg, Kerouac fonde le mouvement Beat au début des années 50, mouvement littéraire puis social qui annonça la naissance de la contre-culture américaine ainsi que les grandes révolutions culturelles des années 60. Mais celui qui signait ses lettres personnelles «Ti-Jean» s'est toujours senti un peu étranger dans ce pays qu'il a tant de fois parcouru d'est en ouest. Ce malaise identitaire, il l'exprime clairement dans un de ses plus célèbres romans, Desolation Angels: «Comment lui expliquer que si je m'en balance, de ce qu'il me dit, c'est parce que je suis un démocratico-cornoualo-bretono-aristo-américano-iroquo-canadien-français!»

Trajectoire américaine

L'un des plus brillants symboles de l'Amérique contestataire est également le plus célèbre descendant de Québécois aux États-Unis. Ses deux parents sont nés dans la région du Bas-Saint-Laurent. Son père, Léon-Alcide (Léo) Kerouac, est né en 1889 à Saint-Hubert (au sud de Rivière-du-Loup). Alors que sa mère, Gabrielle-Ange Lévesque, est née à Saint-Pacôme en 1894. Ils quittèrent très jeunes leur région natale (quatre ans pour Gabrielle-Ange et moins d'un an pour Léo) pour se retrouver à Nashua, au New Hampshire. Fuyant le manque de terres fertiles, à la recherche d'une vie meilleure, leurs parents, comme plusieurs Québécois de l'époque (300 000 entre 1880 et 1890), s'engouffrent dans les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre. C'est à Nashua que Léo et Gabrielle-Ange se rencontrent et se marient, le 25 octobre 1915. Ils déménageront presque immédiatement à Lowell, petite ville manufacturière du Massachusetts, où Léo travaille comme imprimeur pour le journal franco-américain L'Étoile.

Jean-Louis Lebris de Kerouac (Jack), nommé ainsi en l'honneur du premier ancêtre de sa famille arrivé en Amérique, est né à Lowell le dimanche 12 mars 1922. Il est le cadet de la famille. Il a un frère de cinq ans son aîné, Gérard, affectueusement appelé Ti-Loup, ainsi qu'une soeur de deux ans son aînée, Caroline, appelée Ti-Nin.

Son enfance se déroule dans les quartiers canadiens-français de Centralville et de Pawtucketville, autour de l'école et de l'église Saint-Louis-de-France, que la famille fréquente assidûment. Plus du quart de la population de Lowell est alors d'origine canadienne-française.

Kerouac grandit dans un quotidien submergé par la langue française et la religion catholique. C'est la langue qu'il parle à la maison et avec ses amis. Kerouac décrit en ces mots ce qu'était le Lowell de son enfance lors de son entrevue avec Fernand Séguin en mars 1967 à l'émission Le Sel de la semaine, à Radio-Canada: «On parla frança dan'cabane, dan'maison... Pi c'état toutte des vieux francas — la rue Beaulieu, pi la rue Boisvert, pi... le club... c'état toutte des vieux franças qui joua aux cartes, qui joua au pool... Pi, le Noël... le Nouvel Année y faisa des tourtières, pi y cria à pleine tête... » Il n'apprendra l'anglais, avec beaucoup de difficulté, qu'à l'âge de six ans, quand il entrera à l'école bilingue.

Romans d'enfance

Kerouac a écrit cinq livres sur son enfance et son adolescence franco-américaines à Lowell: The Town and the City, Maggie Cassidy, Vanity of Duluoz, Visions of Gerard ainsi que Doctor Sax. Ces deux derniers romans sont certainement les plus significatifs quant au milieu catholique et francophone. Contrairement à ses romans beat (On the Road, The Dharma Bums, Desolation Angels, Lonesome Traveler... ), qu'il rédige de façon compulsive, en quelques semaines à la machine à écrire, Kerouac écrit Visions of Gerard ainsi que Doctor Sax, qu'il considérait comme des livres religieux à bien des égards, à la main, souvent à la lueur des chandelles. Visions of Gerard raconte les quatre premières années de la vie de Jack. Une enfance aux odeurs de tourtières, de ragoûts d'boulettes, de sirop d'érable, surplombée de crucifix, de prières, d'images saintes, parsemée de veillées et de fêtes. Mais Visions of Gerard, le roman préféré de Kerouac, raconte surtout les derniers mois de la vie de son frère Gérard, le mystique Gérard, considéré par les religieuses de Saint-Joseph de Lowell comme un véritable saint, mort en pleines souffrances à l'âge de neuf ans.

Doctor Sax est quant à lui composé de longues phrases qui décrivent les hallucinations, les rêves, les angoisses, les ambiances inquiétantes du monde imaginaire du jeune Kerouac, qu'on voit vieillir dans le roman de 8 à 14 ans. Version franco-américaine du bonhomme sept heures québécois, le docteur Sax est un personnage légendaire qui fait trembler les enfants. Il longe les murs, se tapit dans les zones d'ombre, se drape sous sa grande cape et son large chapeau. Il traîne autour des usines de Lowell dès que la nuit tombe et apparaît aux enfants qui ne dorment pas encore à sept heures.

À 16 ans, Kerouac devra quitter son milieu lorsqu'il obtient une bourse sportive pour aller étudier et surtout jouer au football à la prestigieuse université Colombia de New York. En 1938, il laisse donc Lowell derrière lui pour découvrir New York. Fini les Petits Canadas et les amis francophones. Le choc sera à la fois brutal et stimulant. Mais jamais il n'oubliera sa ville natale, qui occupera une grande place dans son oeuvre et où il reviendra vivre lors des dernières années de sa vie.

Ti-Jean et Mémère

Le pape des beats, celui qui a décrit avec frénésie ses amis bohèmes, qui buvait avec les fous, les poètes, les marginaux et les putains, le père de la contre-culture américaine et de la révolution sexuelle, le chantre de la liberté et de l'aventure a vécu presque toute sa vie sous les jupes protectrices de sa mère, qui l'appelait Ti-Jean. Mémère, qui a appris la langue anglaise sur le tard, a toujours pris soin de son p'tit gars, repassant ses chemises, lui prêtant de l'argent lorsqu'il était sans le sou à l'autre bout de l'Amérique et, surtout, lui préparant les plats bien canadiens-français qu'il adorait. Son préféré d'entre tous: une soupe aux pois agrémentée de tranches de bacon... Une mère comme il en existait des milliers au Québec, qui lui permit de parler quotidiennement sa langue maternelle. Une mère plus importante que n'importe quelle autre femme de sa vie.

Tout au long de son oeuvre, Kerouac mentionne avec fierté ses liens avec le Québec et la Bretagne, puisant régulièrement dans les origines mythiques de sa famille pour se définir. Dans la préface de Lonesome Traveler, qu'il rédige en 1960, il se décrit ainsi: «Je suis de souche française, bretonne, plus exactement. Mon premier ancêtre nord-américain fut le baron Alexandre Louis Lebris de Kérouac, de Cornouaille, Bretagne — 1750 et des poussières; il lui fut octroyé une terre le long de la Rivière-du-Loup après la victoire de Wolfe sur Montcalm; ses descendants épousèrent des Indiennes (mohawk et caughnawaga) et se consacrèrent à la culture des pommes de terre; le premier descendant qui s'installa aux États-Unis fut mon grand-père, Jean-Baptiste Kérouac, charpentier à Nashua, New Hampshire.»

Plusieurs fois dans son oeuvre, Jack Kerouac tient fièrement à s'identifier en tant que Canadien français et fier descendant de Bretons. Comme le montre cette semaine la découverte d'un roman, de nouvelles et de différentes ébauches littéraires écrites en français, Kerouac se considérait comme un Canuck avant d'être un Américain. Et c'est comme beaucoup de Québécois que Kerouac porta une grande attention à l'histoire de sa famille, cherchant à découvrir ses origines françaises, sentant le besoin de fixer dans l'espace l'origine de sa famille.

Ses recherches sur son identité familiale culmineront vers la fin de sa vie, lorsqu'il se rendra à Paris, en Bretagne et même en Angleterre, en 1965, pour exécuter des recherches généalogiques, en quête de ce premier Kérouac, ce premier immigrant français qui serait venu du village de Cornouaille, selon la légende familiale. Malheureusement, ralenti par l'alcool, lancé sur de fausses pistes, Kerouac ne trouvera pas réponse à ses questions. Il décrira sa quête de façon vivante et amusante dans l'un de ses derniers romans, Satori in Paris.

Ambitions littéraires en français

Avant la récente découverte de manuscrits inédits, rédigés en français par Kerouac, l'oeuvre en français du beatnick se résumait à bien peu de choses: dans la vingtaine de livres qu'il a publiés, Kerouac a écrit de courts passages en français dans seulement quatre de ceux-ci. Dans Maggie Cassidy on retrouve une cinquantaine de phrases où au moins un mot français apparaît, pour cent cinquante dans Visions of Gerard, peut-être un peu plus dans Doctor Sax, ainsi qu'un passage bien précis dans Visions of Cody. Un français oral qui s'insère dans les dialogues des personnages et non un français littéraire qui décrirait l'action ou s'incarnerait dans la narration.

Mais des indices semés ici et là par l'écrivain laissaient tout de même deviner des ambitions littéraires dans sa langue maternelle. Au lendemain de la publication de son premier roman, The Town and the City, en 1950, Kerouac écrit une lettre à une critique franco-américaine de Lowell, Yvonne Le Maître, où il exprime clairement, pour la première fois, son souhait d'écrire un jour en français et de devenir un écrivain canadien-français: «Un jour madame, j'écrirai un roman canadien français qui se déroulera en Nouvelle-Angleterre, en français. Un français simple et rudimentaire. Si jamais quelqu'un veux le publier, je pense à Harcourt, Brace ou n'importe qui d'autre, il devra le traduire. Je dois toutes mes connaissances à mes origines canadiennes françaises et à rien d'autre. La langue anglaise est un outil que j'ai découvert tardivement... trop tard (je n'ai jamais parlé anglais avant l'âge de 6 ou 7 ans). À 21 ans, l'utilisant aussi bien à l'oral qu'à l'écrit, je sonnais encore faux et illettré. Que c'est mélangeant.»

Ce roman en français, il l'écrira en 1951 et il lui donnera le titre de La nuit est ma femme. Ces nombreux manuscrits inédits écrits en français par Kerouac permettent aujourd'hui de découvrir un deuxième écrivain, qui jaillit près de 30 ans après la mort du premier. Une espèce de chaînon manquant entre le pays de ses parents et le pays où il repose aujourd'hui. Cinquante-six ans après la rédaction de son premier roman en français, Ti-Jean Kerouac tend de nouveau la main à ce Québec qui ne l'a jamais vraiment reconnu de son vivant. Un Kerouac où a toujours cohabité l'écrivain américain et l'écrivain canadien-français, le révolté et le catholique, l'exilé et le découvreur, le nomade et le sédentaire, l'Amérique et le Québec.

neigenoire@hotmail.com

Collaborateur du Devoir
4 commentaires
  • Marcel Arseneau - Inscrit 8 septembre 2007 07 h 42

    Merci de m'avoir fait découvrir Jack Kerouac

    Bonjour,J'ai souvent entendu parler de Jack Kerouac, mais je dois l'avouer; je n'ai jamais lu de ses livres. Dans le collège francophone et acadien que je fréquentais dans les années 50, on ne parlait pas de cet auteur. Ce n'est que plus tard que j'ai entendu son nom de temps à autre par des critiques littéraires. Maintenant, j'ai le désir de me rendre à la bibliothèque de ma ville et de demander pour l'un de ses romans. C'est grâce en très partie à votre article dans le Devoir des 8 et 9 septembre si l'intérêt pour cet auteur m'attrape. Marcel Arseneau, Campbellton, NB

  • Gérard Lépine - Inscrit 8 septembre 2007 10 h 23

    québec 1950 ou à peu près

    Il y avait jadis un restaurant du nom de Kérouac rue Saint-Jean, à moins de deux cents pieds de la basilique Saint-Jean et Saint-Louis (car c'est son nom complet, on l'oublie!), dans un angle très pentu avant d'arriver à la côte (d'Youville?) où tous les tramways descendaient pour aller à la basse-ville par derrière, car la côte de la Montagne était impraticable pour eux. C'était le rendez-vous favori des douairières de la ville pour prendre le thé l'après-midi. Pas très loin de ce qui est maintenant un McDo, qui, lui, est en face de ladite côte. Si je me rappelle bien (j'y suis allé une ou deux fois, enfant, avec ma tante favorite, Marie-Reine), c'était assez cher.
    Sûrement des parents de l'écrivain qui étaient restés au Québec au lieu de partir en Nouvelle-Angleterre.
    Qui s'en souviendrait? A part peut-être quelques cartes postales anciennes, car j'en ai vues, intitulées Chez Kérouac...

  • L. thériault - Inscrit 10 septembre 2007 14 h 34

    Kerouac-franco: bof!

    On s'en fout! N'était-il pas essentiellement qu'un jeune paresseux toxicomane ?

  • Guy Huard - Inscrit 23 septembre 2007 12 h 01

    Questionnement identitaire

    À l'heure de la commission Taylor-Bouchard, il est utile de découvrir Kerouac, autant pour se rendre compte de ce qu'est vivre le déracinement pour les immigrés au Québec ou (sur)vivre dans la masse anglophone nord-américaine pour les "Franco-" hors-Québec. Les messages précédent illustrent bien qu'on y est moins sensible dans la sécurité de la vieille capitale provinciale qu'ailleurs en Amérique...