Foire du livre - Cuba et la liberté d'écrire

C'est Cuba qui est l'invité d'honneur de la 14e Foire internationale du livre de Guadalajara, qui ouvre aujourd'hui ses portes, au Mexique.

Une importante délégation cubaine sera donc de cette immense foire du livre, la plus importante d'Amérique latine. Rappelons que l'an prochain, c'est le Québec qui sera l'invité d'honneur de cet événement du monde du livre. Or, cette année, la foire aura ceci de particulier qu'elle accueillera à la fois des écrivains cubains vivant dans l'île et des écrivains cubains en exil. Dans les jours qui suivront, on soulignera donc particulièrement le mérite d'un poète cubain, Cintio Vitier, à qui sera décerné le prix Juan Rulfo. Des tables rondes, des forums de discussion auront également lieu sur le cinéma, la littérature ou le théâtre cubains, ou encore sur la lecture. Un colloque, en particulier, portera sur la composante culturelle noire cubaine, «la troisième racine» de cette société.

Mais la liberté d'information est une valeur souvent piégée, dans le contexte politique très particulier qui sévit à Cuba. Selon Émile Martel, président du centre québécois du P.E.N. Club, organisme défendant les droits des écrivains et des journalistes dans le monde, «il y a un certain nombre de membres honoraires du P.E.N. qui sont emprisonnés là-bas, certains sont sujets au harcèlement et certains sont exilés».

Parmi ceux-là, il cite Bernardo Arevalo Padron, journaliste et directeur d'une agence de presse, ou Jesus Joel Diaz Fernandez, ancien directeur exécutif d'une agence de nouvelles, que le gouvernement cubain a laissé partir aux États-Unis en mars 2002 après l'avoir emprisonné.

Selon M. Martel, qui a participé à un festival de poésie cubain en 2000, il existe «une relation assez ambiguë» entre les écrivains locaux, qui ont choisi de demeurer à Cuba, et le régime. «Ce sont des gens qui ont une sympathie pour les buts et les réalisations de la révolution mais qui se retrouvent en porte-à-faux sur la question des libertés, qui est appliquée parfois de façon extrêmement étroite», dit-il.

En février dernier, au moment de la 11e Foire du livre de La Havane, plusieurs écrivains exilés, ainsi que la propre fille de Fidel Castro, Alina Fernandez, avaient signé un appel à la liberté diffusé clandestinement pendant la foire.

Parmi la liste des dissidents, Émile Martel cite notamment le poète et journaliste Raul Rivero, directeur fondateur de la Cuba Press Agency, qui «a toujours refusé de sortir du pays» bien qu'il y ait été emprisonné et harcelé à plusieurs reprises. En 1999, dans un texte publié dans Le Devoir, ce dernier affirmait que la loi cubaine permettait aux autorités de le condamner pour «l'unique acte souverain que j'aie fait depuis que j'ai l'usage de la raison: écrire sans autorisation». Depuis, il semble que la Cuba Press Agency se voie régulièrement confisquer ses ordinateurs et qu'elle doive fonctionner sans moyens, notamment grâce à des appels à frais virés provenant de l'étranger, principalement de la communauté cubaine exilée à Miami.

Selon M. Martel, «la possibilité de publier est extrêmement limitée à l'intérieur du pays [à Cuba] et elle est non existante si on est en brouille avec le régime». Dans un document fourni par la Foire internationale du livre de Guadalajara qui donne certaines informations sur l'économie cubaine, on parle d'«une industrie éditoriale cubaine qui commence à récupérer de la crise économique des années 90». On relève la publication de 1600 titres et de plus de 16 millions d'exemplaires produits annuellement.

Or, selon M. Martel, les bibliothécaires forment l'un des maillons fragiles de l'industrie du livre cubaine. Il y a quelques années, le président Fidel Castro avait annoncé une plus grande ouverture à l'égard de la circulation des livres au pays. À cette époque, poursuit Émile Martel, certaines personnes possédant des bibliothèques personnelles ont choisi de les ouvrir au public: avec comme résultat qu'elles ont immédiatement été empêchées de le faire par le gouvernement cubain. «C'était principalement parce que cela rendait disponibles pour le public des oeuvres qui ne le sont pas, celles de Zoé Valdès, par exemple», dit-il.

Par conséquent, plusieurs écrivains cubains majeurs ont quitté le pays au cours des dernières années. C'est le cas notamment de Zoé Valdès et d'Eduardo Manet, qui vivent désormais en France. Zoé Valdès, écrivain désormais reconnu en France, n'a plus pu retourner vivre à Cuba après la publication en français, en 1995, du livre Le Néant quotidien, portrait critique de la société cubaine.

Pour les écrivains qui évitent les démêlés avec le gouvernement, «il y a moyen d'avoir une littérature parfaitement vivante, sans engagement politique», dit Émile Martel.

Le poète, romancier, essayiste et traducteur Cintio Vitier a, par exemple, ardemment travaillé à la divulgation de la vie et de l'oeuvre de José Marti, patriote et écrivain qui fonda le Parti révolutionnaire cubain à la fin du XIXe siècle. Il a aussi traduit les Illuminations d'Arthur Rimbaud.

La XIVe Foire internationale du livre de Guadalajara est, selon ses organisateurs, le plus important événement éditorial au monde en langue espagnole. L'an dernier, l'événement avait réuni des représentants de 32 pays et de 1258 maisons d'édition. Il s'y étaient effectuées pour 12 millions de dollars de transactions internationales, pour cinq millions de dollars de transactions nationales, pour cinq millions de dollars de ventes directes au public, avec des retombées économiques de 15 millions de dollars pour la ville-hôte de Guadalajara.

Outre ses activités purement commerciales, la Foire internationale du livre de Guadalajara propose une série d'événements d'envergure, dont une rencontre internationale des sciences sociales, où on abordera notamment le thème de la sécurité après le 11 septembre ou celui des politiques sociales en Amérique latine, des séminaires et des rencontres internationales sur les communications et la société, sur le droit, sur les recherches en éducation et en culture, etc.

Cette année, la délégation québécoise sera passablement importante compte tenu du fait que le Québec sera à l'honneur à Guadalajara l'an prochain. L'événement se poursuit jusqu'au 8 décembre.