Femmes de paroles

Quand elle avait 16 ans, Carole David a découvert la poésie de la révolte et de l'insoumission par les voix de Josée Yvon et de Denis Vanier, qui publiaient aux Éditions Les Herbes rouges. «Je me souviens, j'avais trouvé un recueil dans une tabagie [...] C'est un pur hasard, mais ça m'avait bouleversée. Je suis arrivée à la littérature par cette porte», raconte-t-elle. À la même époque, l'écrivaine découvre les poètes américains de la contre-culture, Burroughs et Ginsberg, puis les poètes américaines Sylvia Plath et Ann Sexton, dites «confessionnelles» parce qu'elles empruntent le mode de la confession et qu'elles utilisent un «je» lyrique. Et à ces voix américaines se joignaient celles de poètes féministes d'ici: France Théorêt et Madeleine Gagnon.

Quelque 35 ans et une dizaine de livres plus tard, Carole David est, avec Joël Des Rosiers, l'invitée d'honneur du 8e Marché de la poésie, qui se déploiera à Montréal du 31 mai au 3 juin prochain. «C'est la condensation du langage qui m'a toujours intéressée, dit-elle encore aujourd'hui. J'aime lire deux vers et y penser pendant deux heures.» Ce sont les voix féminines qui sont à l'honneur au Marché, lequel a pris pour thème cette année «Femmes de paroles». Le mercredi 30 mai, en pré-ouverture, on y tiendra notamment une conférence-débat intitulée «Après la prise de parole féministe, qu'en est-il de la pratique poétique des femmes?».

«Les femmes arrivent souvent à la littérature par la poésie et ensuite, souvent, c'est assez particulier, elles vont aller rapidement vers le roman et la prose. On peut prendre l'exemple d'Anne Hébert, qui a d'abord commencé comme poète et qui a été reconnue comme une grande romancière. [...] Son oeuvre poétique a un peu été mise à l'ombre à cause de sa carrière de romancière. C'est souvent comme cela», ajoute Carole David.

Il faut dire que la poésie québécoise demeure largement méconnue du grand public. «La poésie, cela se définit comme toujours en marge», reconnaît-elle, même si sa pratique est souvent au coeur de la création littéraire des artistes. En tant que nouvelle présidente du conseil d'administration de la Maison de la poésie, Carole David rêve d'ailleurs de donner au genre une vraie maison «de briques», où l'on trouverait notamment une librairie avec toute l'oeuvre poétique québécoise.

Car les livres de poésie ne sont pas nécessairement disponibles sur les rayons des grandes chaînes de librairies, dit Carole David, qui apprécie d'autant plus le travail fait à cet égard par les librairies indépendantes, dont, à Montréal, L'Écume des jours, Gallimard, Olivieri, la Librairie du Square, entre autres. La Maison de la poésie, telle que rêvée par sa présidente, prendrait exemple sur celle que l'on trouve notamment en France, à Rennes et à Marseille, par exemple.

Le jeudi 31 mai est donc jour d'ouverture officielle du Marché de la poésie, place Gérald-Godin à Montréal, avec ses stands qui présentent soixante-dix maisons d'édition et revuistes de la francophonie. À 21h débutera la grande lecture «Les Voyantes de la nuit», où une vingtaine de poètes prendront la parole. On y retrouvera Lisette Girouard, coauteure, avec Nicole Brossard, de L'Anthologie de la poésie des femmes du Québec, publiée aux Éditions du Remue-Ménage, dont Mme Girouard lira plusieurs extraits. Dans cette anthologie, les auteurs placent les premiers recueils de poèmes écrits par des femmes au début du XXe siècle. «Réalité qui coïncide avec la présence de plus en plus importante de femmes dans le monde du journalisme», écrivent-elles. À cette époque, malgré «la mainmise du clergé sur les "créatures", plusieurs femmes ont déjà commencé à entrevoir une autre vie que celle à laquelle les destinait leur féminitude», ajoutent-elles. On est encore loin de Josée Yvon, qui écrivait en 1976, dans ses Filles-commando bandées: «[...] le fait qu'on nous agresse est notre plus grand méfait / nous ne pouvons nous échapper, nous pressentons tout. / il est un jour où la fragilité épuisée prendra les armes pour / seulement défendre son intimité», et de l'effervescence de l'écriture féminine et féministe des années 70 et 80.

Au moment de rééditer leur anthologie, en 2003 (la première édition avait paru en 1991), Lisette Girouard et Nicole Brossard remarquent que «la poésie des femmes des dix dernières années a été peu encline au partage et à l'aventure collective». «Ce qui, cependant, ne s'est pas perdu, écrivent-elles, c'est la voix.» Une voix souvent plus intimiste, plus tournée vers la nature, vers l'enfance, vers la solitude, et moins rebelle, moins spécifiquement féministe. Les deux femmes disent enfin attendre la suite, attendre toujours beaucoup de la poésie.

«On peut dire que Nicole Brossard est au féminisme ce que Gaston Miron a été au pays, remarque Carole David. Nicole Brossard est une féministe profondément engagée en littérature. C'est une poète très importante qui a ouvert beaucoup de portes par son engagement, son audace et son militantisme.»

Reste que le client type du Marché de la poésie est un homme, âgé de 20 à 40 ans, selon les sondages non scientifiques effectués à ce jour.

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Le Marché de la poésie se poursuit jusqu'au 3 juin place Gérald-Godin, avenue du Mont-Royal à Montréal.