Poésie québécoise - De la ville à la campagne

Livre urbain s'il en est, que cette Île de Stéphane D'Amour, premier recueil de l'auteur entièrement consacré à Montréal. Nous allons avec lui dans les ruelles et dans les rues, zieutant et frôlant les corps et les scènes de la vie quotidienne.

Vision moderne

Ce qui est intéressant dans ce travail dépend de la modernité du regard posé sur les différences. Nous ne sommes pas ici immergés dans des images d'Épinal quand nous voyons «dans le coin de la cour / au bord de la ruelle / deux femmes en sari colorées» ou bien encore quand «le vieil homme est accoudé à gauche / au garde-fou du balcon du bas / son turban rouge décati / [qu'il] avait choisi à Calcuta ou / Chandigarh». La fresque multiethnique s'expose, comme autrefois les mères de Michel Tremblay aux balcons du Plateau. L'image se métamorphose, mais la réalité demeure immuable de ces villes étalages qui s'offrent en spectacle. Son «île / depuis longtemps / indentation de [s]es espoirs» retentit de la «bruyance» car «ce quartier change / ce quartier va te changer».

«Le tour de l'île» n'est pas celui proposé par Félix, mais bien celui d'une ville multiforme dont on reconnaît les noms et les échos de la montagne et des arbres vifs, dont on perçoit la beauté universelle sur son fond de buildings et de tours d'ivoire. Passent alors, nostalgiques, quelques réminiscences de Miron, ou bien encore quelques échos des chansons de Rivard. Telle «ruine / ce supplément de vie / dans l'accompagnement du temps», nous guide déjà «à travers usines garages / entrepôts trous» vers ce que le hasard ménage à la marche du poète. «Oui / merci ville» qui sait accomplir sa propre identité dans l'émerveillement qu'elle ménage.

Les textes sont marqués du sceau des mots épars sur les murs, des reflets dans les vitres, des échafauds et des grues, d'une effervescence pleine du cri des enfants, du délabrement des adultes errants. Nous sommes Montréal tout à coup, ville nous-mêmes, appréhendée. Nous sommes ce qui se vit à travers nous, alors que nous arrivons «au château d'architecture» comme en une histoire féerique. Le livre est bon et fait du bien, du moins à qui aime Montréal comme moi. Les poèmes y sont des déclarations d'amour pour la ville qui lui donne tout son sens.

Grandes proses lyriques

Le dernier livre de Jean-François Dowd est fort beau, édité sur papier épais et de couleur crème, il est accompagné de superbes aquarelles de Marc-Antoine Nadeau. Or le titre de la première partie du recueil, Retirons de prose, intrigue. L'auteur a eu raison de nous donner la définition du mot «retirons» à partir du Robert historique de la langue française, à savoir: «bourres de laine restées dans les peignes après le peignage». On sait dès lors que les proses seront sous le signe d'un certain artisanat. Et pourtant, on les lit le souffle un peu suspendu au-dessus du temps qui passe, le feu crépitant bien un peu au foyer d'hiver. Repris et refondus, parfois supprimés, ces textes avaient d'abord paru dans la collection «Initiale», au Noroît, en 1999.

Bucoliques méandres, ces proses ont des airs de romans d'Henri Bosco, qui parlait si délicatement des lieux profonds de Lourmarin. Il faut aimer les arbres et les oiseaux pour venir en ce livre, sans autre attente qu'une paix ombrée, que de vagues détours dans les bois et les chemins creux. C'est à la limite poussiéreux comme un grenier, mais un grenier qui aurait une âme et quelques exemplaires affinités avec le bonheur. Or, dans les textes de Dowd, «on n'aura pas trouvé [...] de phrases caractérisées, pointilleuses, de phrases en robe du soir; plutôt une langue spiralée, inquiétante, aux étoiles concassées. On n'aura pas tardé à se demander si elle rayonne, cette langue, si elle éclaire ou si elle ne fait que s'emballer dans l'écho des tropes». On est au bord du Richelieu ou dans quelque lieu perdu de la France, on va dans un cimetière de l'État de New York ou bien encore on écoute les oiseaux dans les bocages. Toujours, il y sera question de l'évanescent passage du temps sur les choses du monde. Ainsi, dans Petites morts à fredonner, on se croirait en un autre siècle, où se meurent joliment les heures amoureuses. Tout cela est charmant, suranné, et si paisible que le ronron des chats, s'il y en avait, ferait entendre les rondos de Mozart.

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L'ÎLE

Stéphane D'Amour, Éditions Les Herbes rouges, Montréal, 2006, 114 pages

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PETITES MORTS À FREDONNER

précédé de RETIRONS DE PROSE

Jean-François Dowd, Avec des images de Marc-Antoine Nadeau, Éditions du Noroît, Montréal, 2006, 96 pages

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Collaborateur du Devoir